ACTE II, SCÈNE
L'Egypte pour Pompée armerait à sa vue, En prendrait la défense, et, par un prompt secours. Du destin de Pharsale arrêterait le cours ? L'amour certes sur vous a bien peu de puissance.
GLÉOPÂTRE.
Les princes ont cela de leur haute naissance;
Leur Ame dans leur sang prend des impressions
Qui dessous leur vertu rangent leurs passions ;
Leur générosité soumet tout à leur gloire :
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire ;
Et si le peuple y voit quelques dérèglements.
C'est quand l'avis d' autrui corrompt leurs sentiments.
Ce malheur de Pompée achève la ruine.
Le roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine :
H croit cette ftme basse, et se montre sans foi :
Mais, s'il croyait la sienne, il agirait en roi.
CHARMION
Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie...
CLÉOPATRE
Je lui garde une flamme exempte d'infamie. Un cœur digne de lui.
CHARMION
Vous possédez le sien?
CLÉOPATRE
Je crois le posséder.
CHARMION
Mais le savez-vous bien?
CLÉOPATRE
Apprends qu'une princesse aimant sa renommée. Quand elle dit qu'elle aime, est sûre d'être aimée, Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris N'oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris.
Notre séjour à Rome enflamma son courage : Là j'eus de son amour le premier témoignage. Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers.
Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit, et Tamour raccompagne. Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux, Et, de la même main dont il quitte Tépée Fumante encor du sang des amis de Pompée, n trace des soupirs, et d'un style plaintif. Dans son champ de victoire il se dit mon captif. Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale ; Et si sa diligence à ses feux est égale. Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux, L'Egypte le va voir me présenter ses vœux, n vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles. Chercher auprès de moi le prix de ses batailles, M'offrir toute sa gloire, et soumettre à mes lois Ce cœur et cette main qui commandent aux rois : Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre. Ferait un malheureux du maître de la terre.
CHARMION
J'oserais bien jurer que vos charmants appas Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas. Et que le grand César n'a rien qui l'importune. Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune. Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous. Puisque d'une autre femme il est déjà l'époux, Et qu'avec Calpurnie un paisible hyménée Par des liens sacrés tient son âme enchaînée?
CLÉOPATRE
Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains, Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains : César en sait l'usage et la cérémonie ; Un divorce chez lui fit place à Calpurnie.
CHARMION
Par cette même voie il pourra vous quitter.
CLÉOPATRE
Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter;