‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 235 sur 386 · ACTE II, SCÈNE lY · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE lY

PHOTIN

Seigneur, ne donnez point de prétexte à César Pour attacher TÉgypte aux pompes de son char. Ce cœur ambitieux, qui, par toute la terre, Ne cherche qu'à porter Tesclavage et la guerre. Enflé de sa victoire, et des ressentiments Qu'une perte pareille imprime aux vrais amants. Quoique vous ne rendiez que justice à vous-même, Prendrait l'occasion de vençer ce qu'il aime ; Et, pour s'assujettir et vos Etats et vous. Imputerait à crime un si juste courroux.

PTOLOMÉE

Si Qéopâtre vit, s'il la voit, elle est reine.

PHOTIN

Si Cléopâtre meurt, votre perte est certaine.

PTOLOMÉE

Je perdrai* qui me perd , ne pouvant me sauver.

PHOTIN

Pour la perdre avec joie il faut vous conserver.

PTOLOMÉE

Quoi ! pour voir sur sa tête éclater ma couronne? Sceptre, s'il faut enfin que ma main t'abandonne. Passe, passe plutôt en celle du vainqueur.

PHOTIN

Vous l'arracherez mieux de celle d'une sœur. Quelques feux que d'abord il lui fasse paraître, n partira bientôt, et vous serez le maître. L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur : n voit encor l'Afrique et l'Espagne occupées Par Juba, Scipion, et les jeunes Pompées; Et le monde à ses lois n'est point assujetti , Tant qu'il verra durer ces restes du parti. Au sortir de Pharsale un si grand capitaine Saurait mal son métier s'il laissait prendre haleine. Et s'il donnait loisir à des cœurs si hardis

De relever du coup dont ils sont étourdis :

S'il les vainc , s'il parvient où son désir aspire ,

n fout qu'il aille à Rome établir son empire.

Jouir de sa fortune et de son attentat.

Et changer à son gré la forme de l'Etat.

Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire.

Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire ;

Et, lui déférant tout, veuillez vous souvenir

Que les événements régleront l'avenir.

Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne.

Et, sans en murmurer, soufirez qu'il en ordonne :

n en croira sans doute ordonner justement,

En suivant du feu roi l'ordre et le testament;

L'importance d'ailleurs de ce dernier service

Ne permet pas d'en craindre une entière injustice.

Quoi qu'il en fasse enfin , feignez d'y consentir ,

Louez son jugement et laissez-le partir.

Après, quand nous verrons le temps propre aux vengeances,

Nous aurons et la force et les intelligences.

Jusque-là réprimez ces transports violents

Qu'eicitent d'une sœur les mépris insolents :

Les bravades enfin sont des discours frivoles ,

Et qui songe aux efiets néglige les paroles.

PTOLOMÉE

Ah ! tu me rends la vie et le sceptre à la fois :

Un sage conseiller est le bonheur des rois.

Cher appui de mon trône, allons sans plus attendre ,

Offrir tout à César, afin de tout reprendre ;

Avec toute ma flotte allons le recevoir,

Et par ces vains honneurs séduire son pouvoir.

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