‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 236 sur 386 · CHARMION, ACHORÉE · texte numérisé non relu

CHARMION, ACHORÉE

CHARMION

Oui , tandis que le roi va lui-même en personne Jusc[u*aux pieds de César prosterner sa couronne, Cléopâtre s'enferme en son appartement, Et, sans s'en émouvoir, attend son compliment. Comment nommerez-vous une humeur si hautaine?

ACHORÉE

Un orgueil noble et juste, et digne d'une reine Qui soutient avec cœur et magnanimité L'honneur de sa naissance et de sa dignité. Lui pourrai-je parler?

CHARMION

Non; mais elle m'envoie Savoir à cet abord ce qu'on a vu de joie ; Ce qu'à ce beau présent César a témoigné ; S'il a paru content, ou s'il l'a dédaigné ; S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire : Ce qu'à nos assassins enfin il a su dire.

ACHORÉE

La tête de Pompée a produit des effets Dont ils n'ont pas sujet d'être fort satisfaits. Je ne sais si César prendrait plaisir à feindre ; Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre : S'ils aimaient Ptolomée , ils l'ont fort mal servi. Vous l'avez vu partir, et moi je l'ai suivi.

Ses yaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville ,

Et pour joindre César n*ont avancé qu'un mille :

Il venait à plein voile ; et si dans les hasards

Il éprouva toujours pleine faveur de Mars ,

Sa flotte, qu'à Tenvi favorisait Neptune,

Avait le vent en poupe ainsi que sa fortune.

Dès le premier abord notre prince étonné

Ne s'est plus souvenu de son front couronné ;

Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse :

Toutes ses actions ont senti la bassesse.

J'en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi

De voir là Ptolomée , et n'y voir point de roi ;

Et César, qui lisait sa peur sur son visage ,

Le flattait par pitié pour lui donner courage.

Lui , d'une voii tombante ofirant ce don fatal :

« Seigneur, vous n'avez plus , lui dit-il , de rival ;

» Ce que n'ont pu les dieux dans votre Tbessalie ,

» Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie :

» En voici déjà l'un, et pour l'autre, elle fuit,

» Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit. »

A ces mots Achillas découvre cette tète : Il semble qu'à parler encore elle s'apprête ; Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur En sanglots mal formés exhale sa douleur ; Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée Rappellent sa grande Ame à peine séparée ; Et son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux dieux sa défaite et sa mort. César, à cet aspect comme frappé du foudre. Et comme ne sachant que croire ou que résoudre. Immobile, et les yeux sur l'objet attachés , Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés ; Et je dirai, si j'ose en faire conjecture , Que, par un mouvement commun à la nature , Quelque maligne joie en son cœur s'élevait , Dont sa gloire indignée à peine le sauvait.

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