‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 27 sur 386 · ACTE II, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VIII

OHIMÈNE.

Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

D. DIÈGUE

Pour la juste vengeance il n'est point de supplice.

D. FERNAND

Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte.

(À D. Diègue.)

Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.

CHIMÈNE

Sire , mon père est mort ; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles , Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur; Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur. Sire , la voix me manque à ce récit funeste ; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

D. FERNAND

Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

CHIMÈNE

Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit , je l'ai trouvé sans vie ; Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir. Son sang sur la poussière écrivait mon devoir ; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite ; Et, pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntait ma voix. Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance

46 tE CID.

Règne devant vos yeux une telle licence ; Que les plus valeureux, avec impunité, Soient exposés aux coups de la témérité ; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d'un homme de son rang; Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non à moi, mais à votre couronne. Mais à votre grandeur, mais à votre personne ; Inunolez, dis*je, sire, au bien de tout l'État Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.

Don Diègue, répondez.

D. DIÈGUE

Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie! Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux. Au bout de leur carrière , un destin malheureux ! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu. Recevoir un affront et demeurer vaincu.

Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade. Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade , Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, Le comte en votre cour Fa fait presque à vos yeux. Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge. Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois. Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie. Descendaient au tombeau tout chaînés d'infamie,

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