‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 270 sur 386 · ACTE I, SCÈNE HT · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE HT

L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée ; Et le bien oti sans peine elle fait parvenir Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

DORANTE

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur si grande :

J'en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux,

Moins il s'en connaît digne, et plus s'en tient heureux.

On me l'a pu toujours dénier sans injure ;

Et si la recevant ce cœur même en murmure.

Il se plaint du malheur de ses félicités,

Que le hasard lui donne, et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l'intention seule en forme le prix.

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme

D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme.

Je la tiens, je la touche et je la touche en vain.

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICE

Cette flamme, monsieur, est pour moi fort nouvelle, Puisque j'en viens de voir la première étincelle. Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment, Le mien ne sut jamais brûler si promptement ; Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie, Le temps donnera place à plus de sympathie. Confessez cependant qu'à tort vous murmurez Du mépris de vos feux, que j'avais ignorés.

Page 1