‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 287 sur 386 · ACTE II, SCÈNE Y · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE Y

Ouvre enfin ; et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art !)

Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard ,

Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue :

n se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ;

Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir.

Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir!

Par sa réponse adroite elle sut si bien faire ,

Que sans m'inquiéter elle plut à son père.

Ce discours ennuyeux enfin se termina ;

Le bonhomme partait quand ma montre sonna :

Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :

« Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée?

y> Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer,

» Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,

» N'ayant point d'horlogiers au lieu de sa demeure :

» Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.

y) Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin. »

Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :

Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce.

Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse ,

Fait marcher le déclin ; le feu prend , le conp part :

Jugez de notre trouble à ce triste hasard.

Elle tombe parterre; et moi, je la crus morte.

Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;

D appelle au secours, il crie à l'assassin :

Son fils et deux valets me coupent le chemin.

Furieux de ma perte, et combattant de rage.

Au milieu de tous trois je me faisais passage ,

Quand un autre malheur de nouveau me perdit;

Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.

Désarmé, je recule , et rentre : alors Orphise ,

De sa frayeur première aucunement remise,

Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi ,

Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi.

Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,

Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles;

Nous nous barricadons , et , dans ce premier feu , Nous croyons gagner tout à différer un peu. Mais comme à ce rempart Tun et Tautre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille : Alors me voyant pris , il fallut composer.

(Ici CUrice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit

aussi de la sienne.)

GÉRONTE

C'est-à-dire, en français, qu'il fallut l'épouser?

DORANTE

Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elle , Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle , Le scandale était grand , son honneur se perdait ; A ne le faire pas ma tête en répondait ; Ses grands efforts pour moi , son péril et ses larmes , A mon cœur amoureux étaient de nouveaux charmes : Donc , pour sauver ma vie ainsi que son honneur , Et me mettre avec elle au comble du bonheur, Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace , Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir , Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.

GÉRONTE

Non , non , je ne suis pas si mauvais que tu penses , Et trouve en ton malheur de telles circonstances , Que mon amour t'excuse ; et mon esprit touché Te blÂme seulement de l'avoir trop caché.

DORANTE

Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire.

GÉRONTE

Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. Elle est belle , elle est sage , elle sort de bon lieu , Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu. Je vais me dégager du père de Clarice.

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