ACTE II, SCÈNE Y
Ouvre enfin ; et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art !)
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard ,
Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue :
n se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir.
Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir!
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire ,
Que sans m'inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
Le bonhomme partait quand ma montre sonna :
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
« Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée?
y> Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer,
» Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
» N'ayant point d'horlogiers au lieu de sa demeure :
» Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.
y) Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin. »
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce.
Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse ,
Fait marcher le déclin ; le feu prend , le conp part :
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe parterre; et moi, je la crus morte.
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
D appelle au secours, il crie à l'assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage.
Au milieu de tous trois je me faisais passage ,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule , et rentre : alors Orphise ,
De sa frayeur première aucunement remise,
Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi ,
Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi.
Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles;
Nous nous barricadons , et , dans ce premier feu , Nous croyons gagner tout à différer un peu. Mais comme à ce rempart Tun et Tautre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille : Alors me voyant pris , il fallut composer.
(Ici CUrice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit
aussi de la sienne.)
GÉRONTE
C'est-à-dire, en français, qu'il fallut l'épouser?
DORANTE
Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elle , Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle , Le scandale était grand , son honneur se perdait ; A ne le faire pas ma tête en répondait ; Ses grands efforts pour moi , son péril et ses larmes , A mon cœur amoureux étaient de nouveaux charmes : Donc , pour sauver ma vie ainsi que son honneur , Et me mettre avec elle au comble du bonheur, Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace , Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir , Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.
GÉRONTE
Non , non , je ne suis pas si mauvais que tu penses , Et trouve en ton malheur de telles circonstances , Que mon amour t'excuse ; et mon esprit touché Te blÂme seulement de l'avoir trop caché.
DORANTE
Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire.
GÉRONTE
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. Elle est belle , elle est sage , elle sort de bon lieu , Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu. Je vais me dégager du père de Clarice.