‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 320 sur 386 · ACTE V, SCÈNE 111. 42i · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE 111. 42i

DORANTE , à part.

Ah! rencontre fâcheuse!

^ (Haut.)

Etant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

GÉRONTE

Croyez-vous qu'il suffit d*être sorti de moi?

Avec toute la France aisément je le croi.

GÉRONTE

Et ne savez-vous point avec toute la France D'oîi ce titre d'honneur a tiré sa naissance, Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?

DORANTE

J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne.

GÉRONTE

Oh le sang a manqué , si la vertu l'acquiert , Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd. Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire ; Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire ; Et, dans la lâcheté du vice où je te voi , Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

DORANTE

Moi?

GÉRONTE

Laisse-moi parler, toi, de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme , et ment comme tu fais , H ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas? est-il tache plus noire, Plus indigne d un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion. Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie.

Et si dedans le sang il ne lave l'affront

Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?

DORANTE

Qui VOUS dit que je mens?

GÉRONTE

Qui me le dit, infâme?

Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier. . .

GLrrON, bas, à Dorante.

Dites que le sommeil vous Ta fait oublier.

GÉRONTE

Ajoute, ajoute encore avec effronterie

Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;

Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON, bas, à Dorante.

Appelez la mémoire ou Tesprit au secours.

GÉRONTE

De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mon âge a cru légèrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée ! Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard? Voyais-tu violence ou courroux de ma part ? Si quelque aversion t'éloignait de Clarice, Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice? Et pouvais-tu douter que mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue. Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue? Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné : Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. Va, je te désavoue.

Page 1