‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 321 sur 386 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

DORANTE

Eh ! mon père, écoutez.

GÉRONTE

Quoi? des contes en Tair et sur T heure inventés?

DORANTE

Non, la vérité pure.

GÉRONTE

En est-il dans ta bouche ?

CLITON, bas, à Dorante.

Voici pour votre adresse une assez rude touche.

DORANTE

Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir

Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir.

De Lucrèce, en un mot : Vous la pouvez connaître...

GÉRONTE

Dis vrai : je la connais, et ceux qui l'ont fait naître ; Son père est mon ami.

Mon cœur en un moment Etant de ses regards charmé si puissamment, Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, Sitôt que je le sus, me parut un supplice : Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport. Je n'osai pas encor vous découvrir la flamme Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme ; Et j'avais ignoré, monsieur, jusqu'à ce jour, Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. Mais, si je vous osais demander quelque grâce, A présent que je sais et son bien et sa race. Je vous conjurerais, par les nœuds les plus doux Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous, De seconder mes vœux auprès de cette belle : Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.

GÉRONTE

Tu me fourbes encor.

DORANTE

Si VOUS ne m'en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez ; n sait tout mon secret.

GÉRONTE

Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi! Ecoute : je suis bon, et, malgré ma colère. Je veux encore un coup montrer un cœur de père; Je veux encore un coup pour toi me hasarder : Je connais ta Lucrèce, et la vais demander; Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...

Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous siiive.

GÉRONTE

Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :

Je doute, je hasarde, et je ne le crois pas.

Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce

Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse.

Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais ;

Autrement, souviens-toi du serment que je fais :

Je jure les rayons du jour qui nous éclaire

Que tu ne mourras point que de la main d'un père.

Et que ton sang indigne à mes pieds répandu

Rendra prompte justice à mon honneur perdu.

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