ACTE V, SCÈNE VI
Vous prenez du plaisir à m' entendre redire Qu'à dessein de mourir en des liens si doux Je me fais marié pour toute autre que vous.
CLARICE
Mais avant qu'avec moi le nœud d'hymen vous lie, Vous serez marié, si Ton veut, en Turquie.
DORANTE
Avant qu'avec toute autre on me puisse engager. Je serai marié, si l'on veut, en Alger.
CLARICE
Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice.
Mais enfin vous savez le nœud de l'artifice. Et que pour être à vous je fais ce que je puis.
CLARICE
Je ne sais plus moi-même à mon tour où j'en suis. Lucrèce, écoute un mot.
DORANTE, bas, à ClitOD.
Lucrèce! que dit-elle?
CLITON, bas, à Dorante.
Vous en tenez, monsieur : Lucrèce est la plus belle ; Mais laquelle des deux? J'en ai le mieux jugé. Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
DORANTE, bas, àCliton.
Cette nuit à la voix j'ai cru la reconnaître.
CLITON, bas, à Dorante.
Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre ; Sabine m'en a fait un secret entretien.
DORANTE, bas, à CUton.
Bonne bouche! j'en tiens : mais l'autre la vaut bien ; Et, comme dès tantôt je la trouvais bien faite. Mon cœur déjà penchait où mon erreur le jette. Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu Tu vas me voir, Cliton, jouer un nouveau jeu. Sans changer de discours, changeons de batterie.
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Voyons le dernier point de son effronterie. Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
CLARICE , à Dorante.
Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris. Cette nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée. Laquelle de nous deux avez-vous abusée?
Vous lui parliez d'amour en termes assez doux.
DORANTE
Moi! depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous.
CLARICE
Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce?
DOR.VNTE.
Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse? Et je ne vous ai point reconnue à la voix?
CLARICE
Nous dirait-il bien vrai pour la première fois?
DORANTE
Pour me venger de vous j'eus assez de malice Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice ; Et, vous laissant passer pour ce que vous vouliez. Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. Je vous embarrassai, n'en faites point la fine ; Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine : Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouais. Mais par de faux mépris que je désavouais : Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie.
CLARICE
Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air. Quand un père pour vous est venu me parler? Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre?
LUCRÈCE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l'aimez, m' écrire cette lettre?
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés.