ACTE I, SCÈNE I
Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie?
DORANTE
Tu le sauras tantôt. Mais qui t'amène ici?
CLITON
^es soins de vous chercher.
DORANTE
Tu prends trop de souci ; Et bien qu'après deux ans ton devoir s'en avise, Ta rencontre me plaît, j'en aime la surprise ; Ce devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé.
CLITON
Et qui savait, monsieur, où vous étiez allé?
Vous ne nous témoigniez qu'ardeur et qu'allégresse,
Qu'impatients désirs de posséder Lucrèce ;
L'argent était touché, les accords publiés.
Le festin commandé, les parents conviés.
Les violons choisis, ainsi que la journée :
Rien ne semblait plus sûr qu'un si proche hyménée;
Et, parmi ces apprêts, la nuit d'auparavant
Vous sûtes faire gille, et fendîtes le vent.
Comme il ne fut jamais d'éclipsé plus obscure, Chacun sur ce départ forma sa conjecture ; Tous s'entre-regardaient, étonnés, ébahis : L'un disait : « Il est jeune, il veut voir le pays ; » L'autre : « Il s'est allé battre, il a quelque querelle ; » L'autre d'une autre idée embrouillait sa cervelle ; Et tel vous soupçonnait de quelque guérison D'un mal privilégié dont je tairai le nom. Pour moi, j'écoutais tout, et mis dans mon caprice Qu'on ne devinait rien que par votre artifice. Ainsi ce qui chez eux prenait plus de crédit M'était aussi suspect que si vous l'eussiez dit , Et, tout simple et doucet, sans chercher de finesse, Attendant le boiteux, je consolais Lucrèce.
DORANTE
Je l'aimais, je te jure : et, pour la posséder,
Mon amour mille fois voulut tout hasarder :
Mais quand j'eus bien pensé que j'allais à mon âge
Au sortir de Poitiers entrer au mariage.
Que j'eus considéré ses chaînes de plus près.
Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits :
L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse ;
Je crus qu'il fallait mieux employer ma jeunesse.
Et que, quelques appas qui pussent me ravir,
C'était mal en user que sitôt m'asservir.
Je combats toutefois : mais le temps qui s'avance
Me fait précipiter en cette extravagance ;
£t la tentation de tant d'argent touché
M'achève de pousser oii j'étais trop penché.
Que l'argent est commode à faire une folie !
L'argent me fait résoudre à courir l'Italie.
Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent
Je quitte la maîtresse, et j'emporte l'argent.
Mais, dis-moi, que fit-elle? et que dit lors son père? Le mien, ou je me trompe, était fort en colère?
CLITON
D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit ;
Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit ;
Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie :
Lucrèce par dépit témoigne de la joie,
Chante, danse, discourt, rit ; mais, sur mon honneur.
Elle enrageait, monsieur, dans l'âme, et de bon cœur.
Ce grand bruit s'accommode, et, pour plâtrer l'affaire,
La pauvre délaissée épouse votre père.
Et, rongeant dans son cœur son déplaisir secret,
D'un visage content prend le change à regret.
L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée,
n n'est à son avis que d'être mariée ;
Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut,
En fille obéissante elle veut ce qu'on veut.
ACTK I, SCÈNE I. 439
Voilà donc le bonhomme enfin à sa seconde. C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde ; Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.
J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil.
CLITON
Elle a laissé chez vous un diable de ménage : Ville prise d'assaut n'est pas mieux au pillage ; La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, Comme fait un traitant pour les deniers du roi ; Oîi qu'ils jettent la main ils font rafles entières ; Ils ne pardonnent pas même au plomb des gouttières ; Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous. Quand vous y rentrerez, deux gonds et quatre clous.
J'apprends qu'on vous a vu cependant à Florence : Pour vous donner avis je pars en diligence ; Et je suis étonné* qu'en entrant dans Lyon Je vois courir du peuple avec émotion : Je veux voir ce que c'est; et je vois, ce me semble, Pousser dans la prison quelqu'un qui vous ressemble ; On m'y permet l'entrée ; et, vous trouvant ici. Je trouve en même temps mon voyage accourci. Voilà mon aventure ; apprenez-moi la vôtre.
DORANTE
La mienne est bien étrange, on me prend pour un autre.
CLITON
J'eusse osé le gager. Est-ce meurtre, ou larcin ?
DORANTE
Suis-je fait en voleur, ou bien en assassin? Traître, en ai-je l'habit, ou la mine, ou la taille?
CLITON
Connaît-on à l'habit aujourd'hui la canaille? Et n'est-il point, monsieur, à Paris de filous Et de taille et de mine aussi bonnes que vous ?
Tu dis vrai ; mais écoute. Après une querelle
Qu'à Florence un jaloux me fit pour quelque belle , J'eus avis que ma vie y courait du danger : Ainsi donc sans trompette il fallut déloger. Je pars seul et de nuit, et prends ma route en France, Où , sitôt que je suis en pays d'assurance , Comme d'avoir couru je me sens un peu las , J'abandonne le poste , et viens au petit pas. Approchant de Lyon, je vois dans la campagne...
CLITON, bas.
N'aurons-nous point ici de guerre d'Allemagne?
DORANTE
Que dis-tu?
CLITON
Rien, monsieur; je gronde entre mes dents Du malheur qui suivra ces rares incidents; J'en ai l'âme déjà toute préoccupée.
DORANTE
Donc à deux cavaliers je vois tirer l'épée;
Et, pour en empêcher l'événement fatal,
J'y cours la mienne au poing, et descends de cheval.
L'un et l'autre, voyant à quoi je me prépare.
Se hâte d'achever avant qu'on les sépare ,
Presse sans perdre temps, si bien qu'à mon abord
D'un coup que l'un allonge il blesse l'autre à mort.
Je me jette au blessé, je l'embrasse , et j'essaie,
Pour arrêter son sang , de lui bander sa plaie ,
L'autre , sans perdre temps en cet événement ,
Saute sur mon cheval , le presse vivement ,
Disparaît, et, mettant à couvert le coupable.
Me laisse auprès du mort faire le charitable.
Ce fut en cet état , les doigts de sang souillés , Qu'au bruit de ce duel trois sergents éveillés , Tout gonflés de l'espoir d'une bonne lippée , Me découvrirent seul, et la main à l'épée. Lors , suivant du métier le serment solennel , Mon argent fut pour eux le premier criminel ;