‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 52 sur 386 · D. RODRIGUE, CHIMÈNE · texte numérisé non relu

D. RODRIGUE, CHIMÈNE

CHIHÈNE.

Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace? Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.

D. RODRIGUE

Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu , Avant le coup mortel , dire un dernier adieu ; Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.

CHIMÈNE

Tu vas mourir!

D. RODRIGUE

Je cours à ces heureux moments Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.

CmMÈNE.

Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable, Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable? Qui t'a rendu si faible? ou qui le rend si fort? Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! Celui qui n'a pas craint les Maures, ni mon père , Va combattre don Sanche, et déjà désespère! Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!

D. RODRIGUE

Je cours à mon supplice , et non pas au combat ; Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie. Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. J'ai toujours même cœur; mais je n'ai point de bras

Quand il Haut conserver ce qui ne vous platt pas ;

Et déjà cette nuit m'aurait été mortelle ^

Si j'eusse combattu pour ma seule querelle ;

Mais défendant mon roi, son peuple, et mon pays,

A me défendre mal je les aurais trahis.

Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie.

Qu'il en veuille sortir par une perfidie :

Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,

Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.

Votre ressentiment choisit la main d'un autre ;

Je ne méritais pas de mourir de la vôtre.

On ne me verra point en repousser les coups ;

Je dois plus de respect à qui combat pour vous ;

Et, ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,

Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent.

Je lui vais présenter mon estomac ouvert,

Adorant en sa main la vôtre qui me perd.

CHIMÈNE

Si d'un triste devoir la juste violence ,

Qui me fsdt malgré moi poursuivre ta vaillance ,

Prescrit à ton amour une si forte loi

Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi ,

En cet aveuglement ne perds pas la mémoire

Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,

Et que , dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu ,

Quand on le saura mort, on le croira vaincu.

Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère ,

Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père.

Et te fait renoncer, malgré ta passion ,

A l'espoir le plus doux de ma possession :

Je t'en vois cependant faire si peu de compte,

Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.

Quelle inégalité ravale ta vertu?

Pourquoi ne l'as-tu plus? ou pourquoi l'avais-tu?

Quoi! n'es-tu généreux que pour me faire outrage?

S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?

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