‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 53 sur 386 · ACTE V, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE

Et traites-tu mon père avec tant de rigaeur, Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre; Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.

D. RODRIGUE

Après la mort du comte, et les Maures défaits.

Faudrait-il à ma gloire encor d'autres effets?

Elle peut dédaigner le soin de me défendre;

On sait que mon courage ose tout entreprendre,

Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,

Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux.

Non, non, en ce combat, quoi que vous veuillez croire ,

Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire.

Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de cœur,

Sans passer pour vaincu , sans soufifrir un vainqueur.

On dira seulement : « Il adorait Chimène;

» n n'a pas voulu vivre et mériter sa haine,

» Il a cédé lui-même à la rigueur du sort

» Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort :

» Elle voulait sa tête ; et son cœur magnanime ,

» S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.

» Pour venger son honneur il perdit son amour,

» Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour ,

» Préférant (quelque espoir qu'eût son âme asservie)

» Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. »

Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat.

Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;

Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,

Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.

CHIMÈNE

Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas. Ta vie et ton honneur sont de faibles appas , Si jamais je t'aimai , cher Rodrigue , en revanche, Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche; Combats pour m'affranchir d'une condition Qui me donne à l'objet de mon aversion.

78 LE CTD.

Te dirai-je enoor plus? va, songe à ta défense. Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; Et, si tu sens pour moi ton cœur encore épris. Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix. Adieu : ce mot lÂché me fait rougir de honte.

D. RODRIGUE, seul.

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? Paraissez^ Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants; Unissez-vous ensemble , et faites une armée , Pour combattre une main de la sorte animée : Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.

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