‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 69 sur 386 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Et, pamii les soupirs qu'il pousse vers les deux.

Ma constance du moins règne encor sur mes yeux :

Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme.

Si Ton fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme ;

Commander à ses pleurs en cette extrémité,

C'est montrer pour le sexe assez de fermeté.

JULIE

C'en est peut-être assez pour une âme commune

Qui du moindre péril se fait une infortune ;

Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux;

Il ose espérer tout dans un succès douteux.

Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ;

Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.

Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir :

Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.

Bannissez, bannissez une frayeur si vaine.

Et concevez des vœux dignes d'une Romaine.

SABINE

Je suis Romaine, hélas ! puisque Horace est Romain : J'en ai reçu le titre en recevant sa main; Mais ce jaœud me tiendrait en esclave enchaînée. S'il m'empêchait de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour; Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir. Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre. Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, Puis-je former des vœux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta iflîcité?

Je sais que ton État, encore en sa naissance, Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance , Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins;

Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre, Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre • Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit l'arrêt des* dieux et court à ta grandeur, Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées. D'un pas victorieux firanchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons , Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule, Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. Albe est ton origine ; arrête, et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants ; Et, se laissant ravir à l'amour maternelle, Ses vœux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.

JULIE

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance. J'admirais la vertu qui réduisait en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; Et je vous consolais au milieu de vos plaintes. Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE

Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats. Trop faibles pour jeter un des partis à bas. Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine. Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine. Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret. Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires. Quelque maligne joie en faveur de mes frères.

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