ACTE II, SCÈNE TU
Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
Offre à notre constance une illustre matière ;
Il épuise sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
Et, comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de Tordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups.
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire.
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire ;
Mourir pour le pays est un si digne sort.
Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime.
S'attacher au combat contre un autre soi-même.
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le firère d'une femme et l'amant d'une sœur ;
Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie ;
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux.
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.
CURIACE
n est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L'occasion est belle, il nous la faut chérir. Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare : Mais votre fermeté tient un peu du barbare ; Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité : A quelque prix qu'on mette une telle fumée. L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir. Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir; Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance, N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance ;
Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ; J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis honime : Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur. Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie. Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; Et si Rome demande une vertu plus haute. Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.
Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être ; Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ; Je l'envisage entier ; mais je n'en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie. J'accepte aveuglément cette gloire avec joie ; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose, A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégr^se aussi pleine et sincère