‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 84 sur 386 · ACTE il, SCÈNE Y · texte numérisé non relu

ACTE il, SCÈNE Y

Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu,

Et que sous mon amour ma valeur endormie

Couronne tant d'exploits d'un telle infamie!

Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ;

Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon compte.

Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMILLE

Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis !

CURUCE.

Avant que d'être à vous je suis à mon pays.

CAMILLE

Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, Ta sœur de son mari !

CURUCE.

Tefle est notre misère.

Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête, Et demander ma main pour prix de ta conquête !

CURUCE.

D n'y faut plus penser : en l'état où je suis. Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. Vous en pleurez, Camille?

CAMILLE

Il faut bien que je pleure :

Mon insensible amant ordonne que je meure ; Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau, n l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine, Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

CURUCE.

Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours! Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours ! Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue !

Ma constance contre elle à regret s'évertue. N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs, Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ; Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place. Plus je suis votre amant, moins je suis Guriace. Faible d'avoir déjà combattu l'amitié, Vaincrait-elle à la fois l'amour et la pitié? Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes ; Je me défendrai mieux contre votre courroux. Et, pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous : Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage ! Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! En faut-il plus encore ? je renonce à ma foi. Rigoureuse vertu dont je suis la victime. Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?

CAMILLE

Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les dieux Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux ; Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide. Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain? Je te préparerais des lauriers de ma main ; Je t'encouragerais, au lieu de te distraire ; Et je te traiterais comme j'ai fait mon frère. Hélas ! j'étais aveugle en mes vœux aujourd'hui, J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui. n revient : quel malheur, si l'amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton Ame !

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