LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE
LE VIEIL HORACE
Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
1S6 HORACB.
Mes filles ; mais en vain je voudrais vous celer
Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler :
Vos frères sont aux mains, les dieux ainsi Tordonnent.
SABINE
Je veux bien Favouer, ces nouvelles m'étonnent;
Et je m'imaginais dans la Divinité
Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.
Ne nous consolez point : contre tant d'infortune
La pitié parle en vain, la raison importune.
Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,
Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs.
Nous pourrions aisément faire en votre présence
De notre désespoir une fausse constance ;
Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, ^ , L'affecter au dehors, c'est une lâcheté ; V L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, a sX nN ^* ûe voulons passer que pour ce que nous sommes, î . '■ ^^ r ^' Nous ne demandons point qu'un courage si fort
S'abaisse, à notre exemple, à se plaindre du sort.
Recevez sans frémir ces mortelles alarmes ;
Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes ;
Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs.
Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.
LE VIEIL HORACE
Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,
Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre.
Et céderais peut-être à de si rudes coups.
Si je prenais ici même intérêt que vous :
Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères,
Tous trois me sont encor des personnes bien chères ;
Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang,
Et n'a point les effets de l'amour ni du sang ;
Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
Sabine comme sœur, Camille comme amante :
Je puis les regarder comme nos ennemis,
Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.