SCÈNE PREMIÈRE
L'intérieur d'une maison de paysan-, la chambre et le cabinet séparés par une cloison à laquelle sont suspendus une petite horloge en bois, une faux et un grand couteau; dans le fond, un lit de paille et un vieux fauteuil. La chambre est éclairée par une lampe placée sur une table. 11 fait nuit : l'horloge sonne onze heures.
TRUDE seule, assise à son rouet.
Uéja onze heures, et Kuntz n'est pas rentré! il est cependant parti de bien bonne heure pour Leuk.... Pourvu qu'il ne lui soit point arrive' de malheur en route ! Quel bruit ! quel ouragan ! il vient du côté de l'ouest; il semble que l'esprit malin veuille mettre le Gellihorne -2) en pièces, et le jeter à la tète du Gemmi , de même que Kuntz a jeté son couteau Quelle idée vient à mon esprit! Oui, c'est
vers la même époque; c'est aussi, je crois, en fé- \ lier que feu notre père est mort. Il y a long-temps de ceia, et cependant quand j'y pense, j'en frissonne. — Mais où s'arrête donc mon mari ? Peut-être, ah ! Dieu! une avalanche l'aura-t-elle englouti!... Je tremble do peur!... Et point de bois dans la chemi-
3o8 LE VINGT-QUATRE FÉVRIER,
née, et pas un morceau de pain à la maison; rien que douleur et misère! nos durs créanciers nous ont enlevé jusqu'à notre dernière chemise. Comme j'ai aujourd'hui le coeur gros! La malédiction est durement accomplie. Il est terrible, ce quatrième commandement! D'autres mères ont un fils; et le nôtre, qui dès sa plus tendre enfance s'enfuit dans le monde, maudit par un père déjà maudit, rouge encore du sang de sa soeur,... on dit depuis longtemps qu'il est mort. Que ne le suis-je déjà moimême ! au moins serais-je délivrée des tourmens ! — Je veux chanter; le chant fait, dit-on, du bien, lorsque l'ennemi du monde nous menace , le livre de nos fautes à la main.
(Elle chante. )
D'où vient que ton glaive est si rouge ?
Edouard ! Edouard !
— Je viens de tuer un vautour avec mon glaive; C'est ce qui l'a rendu si rouge.
Malheur! ô rualhenr!
Une vilaine chanson!... elle a un sot refrain... Brr!... quel bruit! On frappe à la fenêtre; il faut voir, c'est sûrement mon mari. ( Elle va à lafenêtre.)Cest un hibou qui se cramponne à la fenêtre; cetoiseau cherche aussi de l'abri contre l'orage. Quels grands yeux me fait cet animal ! il me regarde fixement. Va-t'en! Il s'envole et crie: Viens avec moi!... Oh ! si c'est à moi que tu en veux , je serai alors délivrée de tout chagrin.... ( Elle se rasseoit à son rouet. ) On dit que les hiboux pressentent les funérailles : les miennes sont commencées... et les an-