IMPRIMÉ A VIENNE
Ije titre de la pièce de Miillner ne signifie pas seulement la faute ou le crime , mais aussi la dette ; et peut-être cette acception du mot scliuld est celle qui répond le mieux à la pensée de l'auteur.
En effet, tout homme qui commet un crime, contracte une dette envers la justice divine ; dèslors il est poursuivi par la Providence visible ou invisible , manifestée aux hommes , ou cachée dans l'âme du coupable ; il est poursuivi par les événemens qui le frappent , ou par le cri de sa conscience , qui l'avertit que cette justice l'atteindra pendant sa vie , au delà de sa vie , jusqu'à ce qu'il ait payé la dernière obole , et reçu la paix en échange du repentir (i).
(i ) C'est en adoptant ces idées que nous avons traduit le titre de cette pièce par V Expiation. Ce mot s'éloigne un peu de la
37a PRÉFACE.
La pensée que l'offense doit être rachetée par le sacrifice est un instinct moral que toutes les religions ont reconnu , quoiqu'elles en aient fait une fausse application ; et le christianisme l'a consacrée , tout en proscrivant les sacrifices sanglans.
Hugo est tourmenté à la fois par cette pensée et par ses propres passions 5 il sent avec la même violence le besoin d'être encore heureux sur la terre, et celui de voir s'accomplir sur lui-même la vengeance du ciel. Enfin , il se détermine à expier son crime ; mais , comme le sentiment moral est bien vague quand la religion n'en a pas établi les invariables principes , il croit , en se donnant la mort , acquitter tout ce qu'il doit à l'éternelle justice.
D'abord trompé par ses passions , Hugo l'est ensuite par ses remords , qui ne sont encore que des passions. Vainement Ierta lui indique les moyens de se réconcilier avec Dieu et avec lui-même', elle lui propose d'aller dans les combats chercher de nobles périls \ Hugo s'anime à cette pensée, mais il n'y voit que la joie
traduction littérale; mais il nous paraît indiquer exactement le but moral que Mùllner s'est proposé.
du carnage qui pourra distraire sa conscience : Ierta, effrayée, l'arrache à ces féroces images, et lui parle de la gloire dont il pourra se parer pour le sacrifice j mais lui ne comprend que la gloire humaine, il veut placer une couronne sur le front humilié de son épouse. La douleur, la violence passionnée d'Hugo , touchent vivement en sa faveur \ mais on sent la vérité des paroles d'Ierta : « Non , l'enfer ne lâche point sa proie! » Ainsi l'erreur est constamment dans le personnage d'Hugo*, elle s'empare de lui dès qu'il a livré son cœur à un amour coupable , le conduit au crime , et prend ensuite l'apparence du remords; mais ce n'est qu'un remords humain, qui le trouble sans le toucher r, enfin , elle l'égaré à ses derniers momens et lui persuade que Dieu a pardonné dans l'instant où il vient de commettre un nouveau crime *, la sécurité d'Hugo soulage l'imagination ébranlée du spectateur -, mais elle ne satisfait pas sa raison. Les dernières paroles de l'homme appartiennent plus à la mort qu'à la vie , plus à la vérité qu'au mensonge , et ce n'est pas sans répugnance que nous entendons un mourant exprimer une espérance dont nous ne pouvons partager l'illusion.
Si la morale chrétienne ne peut avouer le personnage d'Hugo, malgré ses insuffisans remords , les droits de cette morale sont maintenus dans l'ouvrage de Mùllner \ Ierta lui rend témoignage dans toutes ses paroles ; elle sert de guide au jugement des spectateurs que l'intérêt pourrait égarer en faveur du coupable , parce qu'on nous a présenté son crime comme le résultat de passions qui ébranlent toujours la sévérité de notre âme ; Hugo n'est enfin que trop rigoureusement puni; le malheur l'entraîne et l'engloutit sans que la vérité l'éclairé, et son châtiment est d'avoir méconnu le vrai repentir.
Lorsque dans un ouvrage dramatique l'intérêt s'attache vivement à un être criminel , on aimerait mieux , sans doute , que son repentir, manifesté , permît au spectateur de replacer sur sa vie de nouvelles fictions de bonheur , ou des espérances sur son éternel avenir ; mais il n'en est pas toujours ainsi, dans le monde ni sur la scène ; si c'est une loi invariable que le crime soit expié, le coupable ne mérite pas toujours d'être l'expiateur ; ne voit-on pas des âmes innocentes prier et pleurer aux pieds des autels
pour expier le crime de ceux qui , peut - être dans le même instant , étourdissent leur conscience dans les plaisirs ?
L'inquiétude du spectateur qui ne peut partager la confiance d'Hugo à son dernier moment, l'impression pénible qu'il conserve, semble un hommage rendu au génie deMùllner, et à l'intérêt de sa fiction. Les tragédies anciennes et la plupart des tragédies françaises et italiennes ne nous laissent pas de pareils troubles ; elles peignent les passions de l'homme et ne nous émeuvent que par le succès ou le mécompte de ces mêmes passions. Le sort éternel d'Orosmane inquiète peu ; on est plus impatient de lui voir reconnaître son erreur envers Zaïre qu'envers le ciel 5 il n'y a rien de vague dans ce personnage ni dans ceux du même genre ; on n'y voit aucune préoccupation de l'avenir; et , comme on nous montre seulement en eux le désir passionné du bonheur, c'est aux différentes scènes de leur vie que nous demandons de nous émouvoir. Ainsi, lorsque le héros a triomphé de tous les obstacles et qu'il paraît content de son sort , ou bien lorsque les obstacles ont triomphé de lui dune manière irré-
vocable , nous éprouvons plus ou moins d'attenclrissement ; mais l'action nous paraît complète parce qu'elle n'avait été placée que sur la vie du héros. La tragédie romantique ? au contraire , qui nous peint l'homme intérieur , et qui nous le fait suivre dans les rêveries de sa pensée comme dans les événemens de sa vie, nous doit compte de l'histoire de sa conscience aussi-bien que de l'histoire de sa passion , et si la pièce finit en laissant de l'incertitude sur quelques - uns des grands intérêts que le drame avait suscités , nous éprouvons cette sorte de malaise que laisse toujours après soi ce qui est incomplet.
Des critiques allemands ont cru que l'intention de l'auteur avait été de chercher dans le fatalisme une excuse pour Hugo; ils ont imputé à Mùllner les sophismes qu'il place dans la bouche d'Hugo : « Ce n'est pas la » volonté de l'homme qui dirige ses actions ; la » cause de tout est cette pièce de monnaie que » ma mère refusa à une mendiante !.. » Mùllner s'est défendu comme chrétien et comme poète ; en effet , le fatalisme employé dans les pièces modernes serait à la fois irréligieux et froid
par son absurdité. Dans l'antiquité , les dieux et les héros se touchaient de fort près ; on ne se scandalisait pas de les voir s'attaquer et se défendre. La rancune de Jupiter contre les enfans de Tantale était une haine de famille -, on ne pouvait s'étonner de reconnaître sur la terre les influences de la colère du ciel, lorsqu'on le croyait gouverné par des êtres semblables à "l'homme.
Dans un pareil ordre d'idées , on pouvait nous montrer Vénus toute entière a sa proie attachée , et les crimes d'OEdipe déterminés par une influence plus forte que sa volonté ; mais la religion chrétienne place la Divinité trop au-dessus des passions pour en être jamais atteinte 5 la justice éternelle ne frappe que celui qui a voulu le mal , et la vengeance de Dieu , c'est l'ordre. Cette Bohémienne qui prédit à la mère d'Hugo le crime de son fils, nous paraît seulement un expédient pour expliquer le mystère de sa naissance, mais qui ne tend point à justifier le coupable. C'est dans le cœur de l'homme , dans la vérité de ses passions , qu'il faut chercher la cause et l'excuse de ses fautes. Dans plusieurs passages du quatrième acte , l'auteur
explique magnifiquement cette véritable fatalité chrétienne, qui n'estautre chose que la facilité de commettre le mal, imposée à l'homme en punition du mal qu'il a commis : d'abord le désir du crime est vague en lui; s'il l'accueille, il l'éprouve avec plus de force; bientôt il ose l'envisager ; et , comme il n'a pas encore commis d'action sanglante, son effroi ne l'avertit pas ; dans cette funeste disposition il rencontre la victime ; un seul obstacle le sépare de ce qu'il croit le bonheur... le coup part, le crime est consommé ... « Voilà , s'écrie Hugo , voilà le piège de l'en- » fer ! l'homme croit qu'il renfermera dans son » cœur le secret de son crime comme celui de » ses désirs coupables ; mais il n'est pas de place » dans le cœur de l'homme pour cacher un tel » secret! »
L'auteur a opposé l'un à l'autre , avec beaucoup d'art, les personnages d'Ierta et d'Elvire ; et avec plus d'art encore il a réuni dans Hugo les contrastes de ces deux caractères. Ces contrastes sont la cause de ses malheurs et de ses crimes ; il joint les deux pôles de l'axe , et doit se briser violemment. On sent qu'il n'existe en lui aucune harmonie, parce qu'il réunit la vio-
lence à la rêverie, les passions ardentes du Midi et cette force religieuse du Nord qui les condamne.
Elvire est peu élevée dans l'ordre moral ; mais il y a beaucoup de vérité , et par conséquent , beaucoup d'intérêt dans la peinture de son caractère. Lorsque le crime d'Hugo est dévoilé , Ierta ne cherche plus qu'à lui inspirer le désir d'une mort chrétienne} Elvire, au contraire, toujours en proie aux passions qui l'ont entraînée, a besoin de retrouver, pour son amant et pour elle , non-seulement les espérances de l'éternité , mais celles d'une heureuse vie *, cependant, lorsqu'elle a bien compris qu'Hugo ne peut plus être heureux sur la terre , elle sait qu'elle ne peut l'être sans lui , et ne le détourne plus du funeste dessein qu'elle accepte pour elle-même.
Valéros représente l'honneur humain dans toute son insuffisance } ses regrets sont peu touchans; on comprend qu'il en donne beaucoup à Thumiliation de sa famille ; il croit tout réparer par un duel, et pardonne à Hugo dès qu'il ne doute plus de sa valeur. Ce personnage est froid , mais il devait l'être pour conserver sa vérité.
3tfo PRÉFACE.
Ierta efface tout ce qui l'entoure } il y a plus d'émotion dans ses sages paroles que dans tout l'emportement de Valeros. Ierta est une belle image de cette foi inébranlable qui s'appuie sur tout , qui trouve des forces pour sortir des plus affreuses situations, et qui tend sa main protectrice à toutes les douleurs humaines en les attirant vers le ciel.
PERSONNAGES
HUGO , comte d'OErindur.
ELVIRE , son épouse.
IERTA , comtesse d'OErindur.
DON VALÉROS , grand d'Espagne, chevalier de la Toison-d'Or.
OTTO, fils d'Elvire, et petit-fils de Valéros.
KOLBERT , valet de chambre } , n . „
J. du comte Hugo. HOLME, piqueur J b