ACTE I, SCÈNE VI
IERTA.
Que l'Espagne , ce pays si vante' par vous , n'a pas jusqu'à ce jour porte' bonheur à mon frère.
ELVIRE
Comment dois-je entendre ces paroles ?
IERTA.
Hugo, élevé' dans ces climats, grand et majestueux comme le sapin de nos forets, semblait avoir été choisi pour faire l'ornement de notre patrie, loin de laquelle il avait pris naissance; son âme pure et sans tache comme l'azur du ciel , se peignait dans ses regards, pleins de force et de bienveillance. Les hommes vantaient sa valeur, qui défendit ses peuples et le trône ; les vierges en silence tressaient des couronnes de myrte , et soupiraient pour le vainqueur.
ELVIRE, avec enthousiasme.
Oui , tel que le dieu des muses , c'est ainsi qu'il nous apparut sur les rives dorées de l'Ebre ; il apportait la joie et détruisait le repos. 0 ma soeur , que je t'aime ! que tes paroles justifient bien ma faiblesse !
( Elle l'embrasse. ) IERTA.
Prends garde, Elvire ,• méfie-toi d'une rivale.
ELVIRE, étonnée.
Ma sœur !
IERTA.
Hugo règne sur tes sens;... mon âme aime la sienne , comme lés intelligences aiment dans le ciel.
3()6 L'EXPIAT TON,
Pour que ton bonheur soit complet , il faut l'enchaîner à tes cotes. Il suffit au mien de le savoir heureux.... Je crains qu'il ne le soit pas.
ELVIRE
Et pourquoi cette crainte ? il m'aime ; il est à nioi. Que manquerait-il à son bonheur?
IERTA, avec un sourire mélancolique et un mouvement de tête ne'galif.
A l'approche de l'hiver , le cygne aux plumes d'argent abandonne ces rivages ; il chante ses adieux et la paix de son coeur. Il parcourt l'immensité' des airs pour chercher de plus doux climats ; à son retour il chante encore , et son plumage n'a rien perdu de sa blancheur.
Il n'en fut pas ainsi d'Hugo. Quand son vaisseau l'emportait à travers l'azur des flots , il était paisible comme le cygne, fort comme le jeune aiglon. Il est rentre' sous le toit de ses pères , bien changé de ce qu'il fut alors.
Des passions furieuses , filles du Midi , soufflent les tempêtes dans son coeur , y éteignent le feu de la vie. Sa poitrine oppressée ne peut contenir d'indomptables désirs; ses regards craintifs et sombres, s'ils rencontrent les vôtres , révèlent les feux qui vous consument tous deux. Oh ! ce n'est pas là le bonheur : il n'est point de bonheur sans repos.
ELVIP.E.
Hélas! il est trop vrai, mon âme agitée le confesse. Peux-tu, ma soeur, purifier nos âmes, apaiser l'ardeur qui nous dévore? Si tu ne le peux, laisse-