‹ Chefs-d'œuvre du théâtre allemandChapitre 254 sur 272 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

La pièce de monnaie que ma mère refusa à une mendiante , voilà le principe , la cause de tout dans ma vie.

IERTA.

Que Dieu pardonne à votre mère sa conduite dénaturëe envers vous !

HUGO

Ce n'est pas ma mère seule que je dois accuser; pourquoi la tienne a-t-elle révélé son secret ?.. Je n'aurais point quitte' ce Nord tranquille ; je n'aurais pas cherche' cette terre de feu, où l'amour est une fureur, où la fureur est parricide. ( Absorbé dans sa rêverie.) Quand l'homme renferme dans le secret de sa pensée un désir criminel, le crime n'existe pas. Il n'existe pas encore s'il a été' commis dans l'ombre , dans le silence , si la bouche peut taire , si le coeur peut contenir le secret. {Vivement à lerta.) Vois-tu, c'est là le piège de l'enfer ! parce que l'homme a la puissance de cacher des pensées coupables, il s'encourage à les réaliser. Il croit qu'il pourra enfouir dans la nuit de son coeur les actions qu'il aura commises, comme les projets qu'il forma... Ainsi, malheureux, tu porteras ce fardeau dont tu as osé te charger ; mais, à chaque pas, il deviendra plus lourd; son poids t'accable, il t'écrase, tes genoux plient, tu tombes dans le précipice , et tu entraines avec toi ta femme et ton vieux père. (La douleur lui arrache un profond gémissement. ) Oh !

1ER TA , à part ; elle est de'couragc'e.

L'espoir de le guérir m'abandonne.

HUGO

Guérir ! il n'est point de guérison pour mon mal : l'homme peut fixer dans sa mémoire ce qu'il veut ; et les livres de Moïse, et ceux des prophètes, et toutes les saintes écritures ; mais oublier ce qu'il sait, en oublier une seule syllabe, cela n'est pas en sa puissance; aucun médecin ne purifiera la mémoire de ce qui la souilla une fois.

IERTA.

Si le malade conserve de la force , un moyen de cuérison est encore dans ses mains : ... lisez.

HUGO. Il prend la lettre.

Qu'est-ce donc ? (Il lit ; IertaV observe; ses traits, abattus par la douleur , se raniment , ses jeux brillent, il étend ses bras et se lève. ) — Douce colombe , qui a pu t'enseigner ce qui convient à l'oiseau de proie ? Oui , c'est là qu'est la guérison , c'est par le fer et le feu qu'on traite de pareilles blessures ; ces remèdes sont doux , je les accepte avec joie. ( Son regard s'enflamme. ) Oui , le sang veut du sang.

IERTA. Elle s éloigne de lui avec étonnement.

Dieu !

HUGO

Un homme, un frère frappé de loin, lâchement assassiné , cela ne suffit pas. Cela est trop pour le repos, pas assez pour satisfaire la soif de l'enfer. (Il s'anime de plus en plus. ) C'est l'humanité toute entière que j'attaquerai; c'est elle que je veux punir, parce que je suis homme, parce que j'ai failli comme un homme.

Page 1