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énergie, pour quelques instans, les forces qui résistent à ses volontés , ou de détourner les dangers d'une résolution vive et sincère par l'adresse d'une démarche conciliatrice ou équivoque , mais peu capable de s'élever par son génie jusqu'à concevoir et accomplir ce que commande la sage prévoyance d'un avenir inévitable , et croyant avoir repoussé ( comme dans une scène du troisième acte ) le cours des idées et les flots populaires , lorsque les lances de ses gardes sont parvenues à faire évacuer une place publique par la multitude qui l'encombrait ; Charles de Wildeneck (8) , d'abord si noble , si intéressant , si généreux , bientôt si malheureux , si digne de pitié , poussé par le chagrin et la démence au milieu de ces bandes extravagantes , dont la peinture ne devait pas rester étrangère à celle d'une époque souillée par leurs dévastations absurdes et sacrilèges, et qui mêlèrent aux bienfaits de Luther, de Calvin et de Mélanchton , la même amertume que, dans une révolution plus récente, l'anarchie mêla aux conceptions et aux efforts de la tolérance et de la philanthropie ; le légat de la cour de Rome te) représentant avec fidélité l'orgueil et l'ambition de cette cour altière , mais montrant une perversité qui me semble plus dans la passion dont l'auteur était alors animé , que dans la vérité historique ; les vieux païens de Luther, bons, simples, pieux, et offrant, dans le moment où il les retrouve, une des scènes les plus attendrissantes et les plus vraies du genre si injustement dédaigné sous le nom de drame (lo) y Dubossu, fou de cour, de X illustre ordre de Cteves (' l\ connu par les diverses histoires des fous de cours du moyen âge , qui égaie par ses saillies , touche par sa bonté , et dit au puissant
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Charles - Quint des vérités imprudentes en d'autres bouches, et dont, pendant les ténèbres qui commençaient à se dissiper, les hommes de son espèce avaient seuls conservé le privilège : conception ingénieuse fournie à Werner par le génie de Shakspeare. Remarquons ici qu'il est des époques de civilisation imparfaite où la vérité et la science sont resserrées exclusivement entre les mains des sages , des prêtres et des grands. Il en est d'autres, plus imparfaites encore , où les fous seuls ont conservé le droit de faire entendre quelquefois aux maîtres des humains les accens de la sagesse. Dubossu devait clore la liste des hommes de sa position. Le moment où il réjouissait et effrayait tour à tour Charles - Quint en persifflant la politique , tantôt violente, tantôt rusée, de ce monarque, à la grandeur de l'abdication duquel il ne manque que de ne pas l'avoir regrettée , était bien près de l'époque où la sagesse et la raison allaient enfin peu à peu devenir le droit et la propriété de tous. Catherine de Bora enfin, personnage historique ('2), mais qui offre un mélange d'invention et de vérité , de naturel et d'exaltation ; elle amène le dénoûment de la pièce par son union avec Luther ; et ce dénoûment est la consécration d'un des dogmes les plus importans de la réforme, tant pour la religion que pour la société. Il faut ranger encore parmi les beautés supérieures de cette tragédie, la première scène, où, dans le fond d'un souterrain, sont présentées avec tant de force, l'ardeur et la vivacité des querelles religieuses qui agitaient la terre; où, dans la bouche naïve de simples mineurs , sont exprimés les sentimens profonds et les argumens sévères que les partisans de la nouvelle doctrine opposaient aux raisonne-
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mens et aux persécutions de leurs adversaires: la scène suivante , qui se passe dans un cloître , où l'intérêt et le charme de ces institutions, dont les abus firent oublier l'utilité , sont dépeints d'une manière si touchante. Dans ces deux scènes , que les libertés du théâtre allemand ont permis à l'auteur de placer l'une à côté de l'autre , les ressources poétiques des deux cultes sont successivement déployées, avec autant deforce que d'impartialité, à l'imagination et à l'âme du spectateur. Mais quelle différence de ces beautés mâles ou touchantes à la malheureuse conception des deux êtres surnaturels introduits dans cette pièce ! Théobald (l3\ secrétaire, et jeune ami de Luther, et Thérèse (l4), jeune religieuse du cloître de Saint-Augustin. Comme le dit madame de Staël, ces deux anges traversent la pièce ; mais elle me semble , je l'avoue , les avoir jugés trop favorablement. L'origine , la nature , le langage , la conduite , la fin de ces deux êtres sont également mystiques, bizarres , faux ou même incompréhensibles. Je renvoie à quelques notes l'explication, assez insuffisante, que j'ai pu me procurer des allusions mystiques, sentimentales et ascétiques qui sont dans la bouche de Théobald et de Thérèse ( dont les noms mêmes ont besoin d'être expliqués par l'auteur ) , et la traduction de quelques fragmens de son prologue , qui éclairciront un peu les obscurités de cette partie de la pièce. L'invention même de deux personnages semblables à ceux-ci, à une époque comme celle de Luther, est contraire à toutes les convenances de l'histoire , à toutes les vraisemblances de la poésie. Elle pouvait être admise , supposée , dans un temps où , d'après les croyances établies et maintenant consacrées pour nous par l'histoire , l'intervention directe de la Divinité dans
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les affections humaines , la transfiguration instantanée d'êtres célestes sous des formes terrestres , étaient reçues comme possibles; comme, par exemple, clans l'ancienne histoire juive, et, pour les chrétiens , dans les premiers temps du christianisme. Mais dans les croyances existantes à l'époque de la réformation de Luther , rien n'autorise à supposer , soit d'un côté , soit de l'autre , aucune intervention céleste dans les affaires de ce bas monde, autre que l'inspiration dont chaque secte pouvait se prétendre éclairée sur ce qu'elle regardait comme la justice et la vérité. Je ne porterai pas le même jugement de l'apparition surnaturelle de l'ombre d'Elisabeth (,5), femme de Cota , institutrice de Luther, et au souvenir de laquelle l'auteur avait déjà, dans le second acte , consacré des paroles si touchantes dans la bouche du réformateur. De tout temps la voix intérieure selon les uns , la superstition selon les autres , a fait croire que des êtres , qui autrefois avaient habité cette terre avec nous , pouvaient quitter pendant quelques instans leur région nouvelle, se revêtir de leurs anciennes formes corporelles , briser la barrière inconnue qui sépare les deux inondes , et agir mystérieusement sur les êtres avec lesquels ils avaient autrefois des rapports d'amitié ou de haine, de ressentiment ou de reconnaissance : juste ou fausse en elle-même, cette donnée est de tout temps poétiquement vraie.
L'apparition de l'ombre d'Elisabeth avec celle de Thérèse , qui , après la mystérieuse catastrophe qui l'enleva à la terre, se trouve dans les mêmes rapports pendant le sommeil de Luther, et pendant qu'il erre déguisé en chevalier de Saint-Georges ^l6) , comme le consacre l'histoire, me paraît aussi pleine d'intérêt et de
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vérité , que Théobald et Thérèse , considérés comme deux anges, me paraissent en être dénués. J'aurais sur la marche et les divers genres de rhythmes de la tragédie de Luther, sur la durée de l'action , comparativement à celle des événemens dans l'histoire , sur les invraisemblances accumulées dans les deux derniers actes, sur le système de traduction, toujours aussi fidèle que possible, que j'ai suivi; sur la magnificence du spectacle et des chœurs , composés par un célèbre musicien ( Schutz ) , et qui concourent en Allemagne à l'éclat de la représentation de cette tragédie; enfin , sur les difficultés incroyables que me présentait la totalité de ce travail, plus d'une réflexion à faire; mais je dépasserais les bornes qui me sont prescrites ; et, après avoir tant parlé de la pièce que je viens de traduire, je dois au moins faire connaître les titres et le sujet des autres principales compositions de Werner.
Elles se trouvent, comme on le sait, parfaitement appréciées par l'ingénieux et savant M. Schlégel , et dans le morceau , dont j'ai déjà parlé , de l'ouvrage de madame de Staël, sur l'Allemagne. La Croix sur la Baltique, tel est le titre d'une de ses compositions dramatiques les plus considérables et les plus importantes, et dont, comme on peut le deviner par le titre , l'établissement du christianisme en Prusse est le sujet. Une autre est intitulée les Templiers , ou les Fils de la Vallée; elle n'a de commun que le titre avec la belle production de l'illustre et respectable secrétaire perpétuel de l'Académie française. La Journée du il\ février, autre pièce deWerner, d'un genre tout nouveau , sera traduite dans le même volume pour lequel j'écris en ce moment : le traducteur soumettra sans doute aussi un jugement sur cet ouvrage à nos lecteurs
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communs. Enfin la tragédie qui , après Martin Luther, passe pour le chef-d'œuvre de Werner , c'est Attila : dans l'analyse de madame de Staël , cette production occupe une place considérable. Aucun de mes lecteurs n'estassez étrangerà l'histoire politique et littéraire de ces derniers temps, pour avoir oublié que c'est à ce passage que ce livre célèbre et son illustre auteur durent les honneurs d'une longue persécution. Les flatteurs du conquérant dont le sceptre pesait alors sur la France et l'Europe, furent injustes envers lui, à force de servilité; et, dans le portrait , admirablement tracé , du farouche et sauvage roi des Huns par la femme la plus spirituelle et la plus bienveillante qu'on ait jamais connue , ils crurent reconnaître des intentions qui n'existaient pas , je crois , et des ressemblances que ne confirmera pas l'inflexible mais équitable postérité.
Le déclin du talent de Werner , du moins de son talent poétique, a été marqué, il y a peu d'années, par une nouvelle tragédie sainte , dont le sujet a été traité récemment avec succès sur la scène française : les Machabées.Un savant distingué, M. Depping, en a fait ressortir les défauts dans le dernier numéro du 1 4 juillet de la Revue encyclopédique.
Quelques mots sur la personne et la vie de Werner, doivent naturellement compléter ma notice. Comme celle de presque tous les hommes de lettres qui ne suivent pas d'autre carrière , la vie de Werner semble être toute entière dans ses ouvrages. On n'ignore cependant pas la démarche importante qui en a marqué la dernière période, et sur laquelle il serait aussi étrange de garder ici le silence , qu'il peut être délicat d'en parler. Werner a changé de religion. Après s'être illustré par une tragédie
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dont Luther est le héros, et la réforme le sujet, il a embrassé le culte catholique; il est à Vienne, prédicateur de cette religion, élève des Jésuites dans le cloître de l'ordre appelé des Rèdemptoristes. Je ne voudrais pas porter un jugement général sur toutes les démarches de cette nature. Certes , à l'époque actuelle , comme un grand nombre d'exemples le prouve, le sentiment religieux le plus profond , et le plus sincère amour de la tolérance et de la charité universelle , peuvent également se satisfaire dans les différens cultes chrétiens, et même (l'on me permettra de l'ajouter) dans tous les cultes en général. Néanmoins je conviens que , comme quelques exemples le prouvent aussi, parmi ceux qui , par habitude ou par raisonnement, admettent les bases communes aux différentes sectes chrétiennes, il en est qui , éprouvant le besoin d'un culte qui captive, par les prestiges de ses solennités, les sens et l'imagination, et enchaîne, par la rigueur de ses rites, les actions les plus importantes de la vie , quittent les religions réformées pour embrasser le culte catholique; tandis que d'autres , avec une raison mûrie comme celle du siècle et des peuples , préfèrent une religion qui parle presque exclusivement à l'esprit et au cœur, et ne s'empare, pour ainsi dire , que de l'homme intellectuel et moral , abandonnent les pompes et les dogmes du catholicisme pour retourner à ce qu'ils regardent comme conforme à la simplicité de l'église primitive. C'est d'après les antécédens , les circonstances particulières à l'individu, que la moralité d'une pareille action doit être appréciée. J'ai reconnu à regret qu'un examen de cette nature serait loin d'être favorable à Werner; car rien n'est plus agréable que de pouvoir accor-
lier son estime à un homme d'un talent supérieur. Comblé d'honneurs, et de biens dans toutes les cours protestantes, où il passa les beaux jours de sa jeunesse, particulièrement à Berlin , il consacra au culte de ses pères, qui était aussi celui de ses bienfaiteurs, son génie et sa lyre, et souvent, avec l'injustice de la prévention, ou d'une haine réfléchie, chargea de noires couleurs les portraits qu'il avait à tracer de personnages alors objets de ses sentimens les plus amers. Il passa, il y a à peu près seize ans, quelque temps à Paris. S'il faut en croire ceux qui eurent alors l'avantage de fréquenter cet homme si éminemment distingué par ses talens , les plaisirs des sens , autant que ceux de l'esprit qui abondent dans cette ville , l'enivrèrent assez facilement de leurs charmes. Enfin c'est dans la capitale de l'Autriche , ou l'éclat avec lequel il embrassa la religion catholique devait le conduire à de nouveaux avantages, aune nouvelle célébrité, qu'il s'est signalé de nouveau par les exagérations de l'intolérance, et de l'injustice avec laquelle il ne cesse de poursuivre les hommes et les doctrines auxquels il consacrait autrefois l'énergie de son talent et l'ardeur de son caractère. Je laisse le lecteur tirer la conclusion de ces faits et prononcer une opinion, qui, j'ose le dire , est à peu près une opinion générale. L'impartialité doit cependant me faire ajouter que plusieurs personnes instruites, dans les classes distinguées de la société, m'ont exprimé sur le compte de Werner une opinion plus indulgente , et attribuent les inconséquences de sa conduite à une imagination exaltée en proportion de l'affaiblissement de son organisation ; elles comparent son état physique et moral à l'état intellectuel, sembla-
SUR LUTHER ET SUR SON AUTEUR. ,7 bleà celui de l'enfance, dans lequel étaient tombés, après des efforts extraordinaires, les respectables comtes Stolberg C,7)J lorsqu'ils firent la même démarche que Werner avec non moins d'éclat , il est vrai , mais aussi avec plus de modération et de décence; le public restera juge entre ces deux opinions.
Je ne terminerai pas sans payer publiquement le tribut de mon estime et de ma reconnaissance à quelques personnes distinguées , françaises ou allemandes , à quelques théologiens chrétiens doctes et respectables, catholiques et réformés, dont les conseils et les entretiens m'ont été , dans ce travail difficile , utiles et agréables, ou avec les vues desquels il m'a été flatteur de me rencontrer. Je citerai particulièrement parmi eux l'éloquent pasteur luthérien , M. Gœpp; l'ingénieuse et modeste miss Héléna Williams, et son digne neveu, Charles Coquerel, l'une des plus belles espérances de la littérature et de l'église réformée de France ; et le nouveau professeur d'histoire à l'Athénée , M. Mignez , qui sait, comme tous les esprits supérieurs, faire tourner au profit des idées morales et religieuses, les vives lumières qu'il répand sur l'histoire de la liberté et de la philosophie des peuples.
Michel BERR.
Théâtre Alkmaml.
PERSONNAGES
CllARLKS-QUINT, empereur romain, et roi d'Espagne.
ALBl HT DE BRANDEBOURG , électeur , cardinal , archevêque de Mivence et de Magdebourg.
FRÉDÉRIC-LE-SAGE , électeur de Saxe.
JOACH1M, électeur de Brandebourg.