‹ Chefs-d'œuvre du théâtre allemandChapitre 3 sur 272 · SUR LUTHER ET SUR SON AUTEUR · texte numérisé non relu

SUR LUTHER ET SUR SON AUTEUR

notre Parnasse. Toutes les religions, d'ailleurs, me paraissent devoir être regardées comme essentiellement favorables à la poésie et aux arts, soit qu'on les envisage des yeux de la foi , soit qu'on les soumette à l'examen scrutateur d'une raison purement philosophique. 11 ne me paraît pas raisonnable de croire à leur influence intellectuelle et morale, sans leur reconnaître des droits et des moyens puissans d'agir sur l'imagination et le cœur des peuples, relativement aux contrées et aux époques de civilisation pour lesquelles on les regarde comme révélées ou instituées.

Si l'intérêt dramatique du sujet me paraît démontré, son importance historique n'a pas besoin de l'être. Peutêtre même, quel que soit le mérite et la profondeur des ouvrages qui en ont traité, cette importance n'est-elle pas encore suffisamment appréciée (2). La religion et la philosophie me paraissent avoir été également injustes envers cette époque célèbre. Par religion , j'entends ici cette partie de l'ancien culte chrétien qui n'a pas subi les modifications de la réforme religieuse du seizième siècle ; par philosophie, dans le sens accidentel et partiel de ce mot, les doctrines et les opinions des écrivains qui , à une époque postérieure , ont soumis les différentes croyances à l'examen de la raison humaine. Etranger à Rome et à Genève ^\ il ne m'appartient pas de m'immiscer dans leurs querelles, et de décider si, dans l'exécution de cette grande réforme morale, dont la marche du temps, des choses et des idées, semblait avoir rendu l'explosion inévitable , on n'a pas été trop vite, trop fort et trop loin; mais je dirai que d'un côté la religion chrétienne en général , et la religion catholique en particulier, doivent à cet événement, et à la

manière dont il s'est accompli, qu'un changement qui allait s'opérer sous les auspices de l'indifférence, de l'amour des plaisirs et des pompes du monde, ait eu lieu sous l'influence d'une exaltation réciproque, de la ferveur de la foi, et d'une étude mutuellement approfondie de tout ce qui pouvait confirmer les esprits dans leurs anciennes ou leurs nouvelles croyances. La philosophie, d'un autre côté, ne me paraît pas avoir été moins injuste. Parce que, à raison ou à tort (et je pense , quant à moi , que c'est à tort ), quelques-uns de ses propagateurs ont jugé à propos de continuer, avec les armes du scepticisme, un mouvement commencé à l'aide des sentimens, des opinions, des préjugés, ou même des restes d'ignorance et de barbarie de l'époque où il commença , on a trop souvent oublié que c'est à cette impulsion que la raison humaine et l'organisation sociale doivent les conquêtes et les améliorations importantes dont elles se sont depuis successivement enrichies, et dont l'heureux accomplissement fait la destinée et le devoir du siècle actuel et l'espoir de l'humanité. L'immortel auteur de la Henriade, toujours occupé des funestes effets du fanatisme, qu il a combattu avec tant de gloire et de succès , accuse dans un de ses ouvrages la religion réformée de ne s'être jamais présentée qu'accompagnée de meurtres et de carnage. C'est rendre, je crois , ceux qui l'ont embrassée responsables des excès dont si souvent ils ont été victimes ; et les fureurs des iconoclastes et des premiers anabaptistes ne doivent être attribuées qu'à l'exagération trop naturelle à toute opinion qui s'établit, et qu'aux efforts d'une secte, depuis lors devenue si paisible, pour obtenir le libre et juste exercice de son nouveau culte.

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La pièce de Luther, comme toutes celles de la même école, dont elle offre à la fois, au degré le plus éminent, tous les défauts et toutes les beautés, est destinée, non, comme les pièces du genre appelé classique, à peindre un seul caractère , à rappeler une seule époque principale, mais à retracer une époque entière, la vie entière d'un héros de cette époque , avec les mœurs , les circonstances et les moindres détails qui la caractérisent. Shakspeare , et après lui Schiller , nous ont offert le modèle de ces sortes de poëmes dramatiques , dans Richard II, Henri IV, Henri V, Henri VI, etc., dans Guillaume Tell, Jeanne d'Arc, Don Carlos et IFallenstein; et l'un des collaborateurs les plus distingués de cette collection, M. Benjamin Constant, dans la belle préface qu'il a mise en tête de sa traduction en vers de ce dernier ouvrage, s'est livré à l'examen de l'importance et du mérite de ce genre de composition : examen trop satisfaisant, pour que je puisse encore avoir à y ajouter quelque chose , et trop présent sans doute h la mémoire de tout ce qui aime et cultive les lettres, pourque je doive même en rappeler les principaux traits. L'analyse de la tragédie dont nous nous occupons , dans l'ouvrage de madame de Staël, sur l'Allemagne , ne jouit pas d'une moins grande célébrité ; et si je ne la remets pas ici sous les yeux des lecteurs, c'est que je sais qu'il y en a peu qui ne l'aient dans leur bibliothèque , et qui ne soient à même de la consulter avant de lire ma traduction. 11 règne dans toute la pièce, comme le montre cette analyse de madame de Staël, une richesse extraordinaire de poésie du genre lyrique, et de beautés de style en général. L'imagination , la force, le sentiment et l'harmonie s'y font admirer

tour à tour; mais, sous le rapport dramatique, c'est dans la partie qui tient à l'histoire, et, si je puis m'exprimer ainsi , dans la partie positive de la pièce , que consiste presque exclusivement son mérite. Il s'en faut de beaucoup que la partie religieuse proprement dite, celle à laquelle cependant Werner, d'après la nature et la direction de son talent, devait attacher le plus d'importance, mérite les mêmes éloges. Une exaltation au delà de toutes les bornes, un mysticisme presque toujours incompréhensible, et souvent ridicule, dépare les beautés mâles, pathétiques et naturelles dont brillent les beaux passages de cette production remarquable , et les trois premiers actes en particulier. Mais les caractères et les scènes historiques sont frappans de vérité : c'est Luther ^) lui-même , faisant passer sous les yeux du spectateur les incidens les plus connus de sa vie publique et privée; Luther, tel que nous le voyons dans ses actions et ses ouvrages: énergique , brûlant , inébranlable; doux, humble, modeste dans ses affections domestiques, et dans ses rapports avec la Divinité; mais trop souvent prompt, aigre, inflexible dans ses relations avec les hommes, et dans la manifestation de ses opinions ; Mélanchton (5), présentant l'image de la perfection dans sa conduite et son caractère , et ce mélange de fermeté et de douceur , d'élévation et d'humilité, qui lui fit accorder par les générations suivantes le beau surnom de Fénélon de la réforme; l'électeur Frédéric (6), offrant le noble spectacle de la vertu et de la sagesse, unies à la puissance et à cette modération sublime qui lui fit refuser une des deux couronnes dont brilla le front de Charles-Quint (,) ; ce puissant monarque lui-même, capable de comprimer avec

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