‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnol (volume 2)Chapitre 47 sur 103 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

La place du palais.

Entrent LE ROI DON SÉBASTIEN, DON LOPE D'ALMEYDA,

MANR1QUE, et le Cortège.

DON LOPB.

Une autre fois déjà, grand roi et noble seigneur, je tous ai demandé cette autorisation, et tous avez eu pour bon mon mariage; mais moi, qui vis toujours attentif à vous soumettre mou sort et mes pensées, je viens vous rendre compte de mon choix, et yous supplier que je puisse, avec votre agrément, suspendre enfin mes armes, renoncer aui travaux de Mars pour les loisirs de la paix, à la gloire pour l'amour. Je vous ai servi de mon mieux, sire, et je sollicité de vous cette faveur pour ma récompense dernière. Si votre bonté me l'accorde, j'irai aujourd'hui au-devant de mon épouse bien-aimée.

le aoi.

Je désire tout ce qui peut vous être agréable ; je souhaite l'augmentation de votre bonheur, et me réjouis par conséquent de votre mariage. Si je n'étais absorbé par les soins qu'exige la guerre que je vais porter en Afrique, je vous aurais servi de parrain 1 .

1 En Espagne et en Portugal, les nouveaux mariés n'ont point, comme en France, un garçon et une demoiselle d'honneur ; ils sont conduits à l'autel par un parrain et une tnarrain*. S'il faut en croire tes anciennes romances espagnoles, aux noces du fameux Gid don Rodrigue, le roi Ferdinand fut le parrain du grand chevalier.

JOURNÉE I, SCENE ï. 163

DON LÔPE.

Puisse Te laurier divin qui couronne votre front durer éternellement!

le roi. '

. Comptez à jamais sur mon estime.

te roi se retire suivi dûtondge.

MANMQUE.

Yous devez être content à cette heure?

*Oui, rien n'égale mon bonheur et ma joie. — Que ne puis-je voler!

HANRÎQTJË.

Comme le vent, n'est41 pas vrai ?

Non, l'air est un élément paressent et tardif; ce ne sont pas ses ailes que j'envie, je voudrais avoir les ailes-, les ailes de feu de l'Amour;

MANMQtm.

Afin que je n'en ignore» dites-moi donc le motif d'un pareil empressement.

DON tiOP*.

Tu le sais, mon mariage»

MANRIQti*.

Quoi! seigneur, ne considérez-vous pas qu'il Y a lé de quoi effrayer le monde, qu'un homme ait tant hâte d'aller se marier T Si aujourd'hui, parce que vous vouiez vous marier, vous vous plat-* ghez même du vent, que ferez-vous donc quand vous voudrez devenir veuf?

Entre DON JUAN DE SILV A, pauvrement vôtu.

don JOAN, à pari.

En quel état différent je me flattais de revenir vers toi » o me chère patrie, en ce malheureux jour où je te fis mes adieux!».. Je re* grette maintenant d'avoir porté mes pas sur ton sel ; car il est toujours mieux pour un infortuné de vivre en un pays ou il n'est pat connu... Il y a du inonde ici. 11 ne convient pas qu'en me veteea ce misérable équipage.

U s'éfeigite.

don lopb, à part»

En croirat^je mes yeux ? est-ce la vérité ou bien une iHusion ? {Appelant.) Attendes I don Juan l

DON JUAN

Don Lopel

BON lopb, conrûnt vert don /«an.

Je doutais d'un si grand bonheur, et j'ai suspendu moft «*•*■ ntassade.

DON JUAN

De grâce, arrêtez!... Je dois me défendre de vos caresses..* mon ami ! 6 don Lope! un homme aussi pauvre que moi n'a pas le droit d'appuyer sa poitrine contre le sein d'un homme aussi riche.

II est mal à tous, don Juan-, de parler de la sorte ; car si la ' fortune donne les biens d'ici-bas, le ciel seul peut donner un ami tel que vous... Et qu'est-ce que la fortune en comparaison du ciel ?

BON JUAN

Quoique vos généreuses paroles me raniment, je suis accablé de tant de maui !... Hélas ! il faut que mes malheurs soient bien grands pour surpasser encore ma pauvreté... Afin que mes chagrins obtiennent quelque adoucissement, — s'il est possible qu'il y ait de l'adoucissement pour de pareils chagrins, — écoutez-moi, don Lope, avec attention. — A la fameuse conquête de ces Indes qui sont à la fois le tombeau de la nuit et le berceau du soleil, nous sommes partis ensemble liés par une telle amitié que c'était en deux corps uu seul cœur et une seule Âme. L'ambition de la gloire, bien plutôt qu'un vain désir d'acquérir des richesses, nous inspira l'audace d'aborder ce pays lointain , à l'existence duquel on n'avait pas cru jusqu'à nos jours. La noblesse portugaise, se confiant à la fortune, entreprit une navigation qui sera dans l'avenir bien autrement célèbre que la navigation fabuleuse de Jason. Mais je laisse le soin de cet éloge à une voix plus capable que la mienne de conter les hauts faits de cette héroïque nation. Le grand Louis de Camoëns a écrit avec la plume ce qu'il avait accompli avec l'épée, et il a montré autant de génie dans son poème qu'il avait montré de valeur dans ses exploits. — Lorsque la mort de votre père vous rappela ici, vaillant don Lope, je demeurai là-bas. Vous savez de quelle estime je jouissais alors auprès de mes amis... que j'ai perdus aujourd'hui. Cette idée ajoute à ma peine; mais non, elle est la seule consolation qui me reste... Voyez si je suis malheureux et si le sort me persécute injustement, puisque je ne lui en ai donné aucun sujet, aucun prétexte. —Il y avait à Go* une dame, laquelle était fille d'un homme qui avait amassé de grands biens dans le commerce. Quoique d'ordinaire la beauté et l'esprit ne se rencontrent pas réunis, elle était belle et spirituelle. Je lui rendis des soins et j'eus la joie d'être par elle distingué. Mais qui gagne au jeu en commençant qui ne finisse par perdre à la fin ? qui a d'abord été si heureux qu'il n'ait pas décliné ensuite? Et n'en est-il pas de l'amour comme du bonheur et du jeu?... Don Manuel de Souza, le fils du gouverneur Manuel de Souza, homme d'ailleurs plein de courage, de mérite et de talent (car si je lui ai ôté la vie, ce n'est pas une raison pour que je lui ôte aussi l'honneur), don Manuel s'était épris de la même dame et passait publiquement à Goa pour mon rival. Sa prétention

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m'inquiétait peu; au contraire, favorisé comme je Tétais, le dédain qu'on lui témoignait me faisait mieux sentir mon bonheur. Un jour que le soleil s'était levé à l'orient encore plus beau que de coutume, Violante, — ainsi se nommait cette dame, — sortit de chez elle. . Plût à Dieu que ce soleil eût été enseveli dans une nuit profonde, ou que Violante n'eût pas quitté sa maison! mais il suffisait que j'eusse désiré que l'un ou l'autre ne sortît pas, pour qu'ils sortissent tons les deux!... Entourée de ses valets, elle se rendît vers le port, où l'arrivée d'un vaisseau avait attiré une foule nombreuse... Ce fut la cause de mes disgrâces... Nous étions, mon rival . et moi, dans un attroupement composé de militaires et de nos amis communs, lorsqu'elle passa devant nous. Elle allait si gracieuse, que sa vue lui gagna tous les cœurs ; sa démarche légère enchanta et charma tous ceux qui la regardaient. Un capitaine dit : «Quelle belle femme!» — A quoi don Manuel répondit : «Et le caractère est à l'avenant. — Est-ce qu'elle serait cruelle? demanda l'autre.— Ce n'est pas pour cela que je le dis, répliqua-t-il ; mais parce qu'en sa qualité de Délie elle a choisi le pire. » — Alors moi je dis : «Personne n'a obtenu ses faveurs, parce qu'il n'y a personne qui les- mérite; et s'il y a quelqu'un qui les mérite, c'est moi! —Vous mentez ! dit-il... » — Je ne puis achever ; ma voix se trouble, ma langue se glace, un froid mortel parcourt mon corps et me saisit au cœur; ma vive douleur se réveille qui me rappelle et me répète cette injure tyrannique préjugé! vile et méprisable loi du

monde!... Pourquoi faut-il que quelques paroles insensées puissent souiller l'honneur le mieux acquis, — acquis à si grand' peine? Pourquoi un seul mot jeté en l'air peut-il atteindre et détruire la réputation d'un homme honorable?-.. Comment, puisque l'honneur est un diamant, un souffle peut-il le consumer? Comment, lorsque son éclat est plus pur que celui du soleil , un souffle peut-il te ternir, de même que le soleil est terni par un nuage?... Mais, entraîné par la passion, je m'écarte de mon récit ; pardonnez, j'y reviens. — A peine don Manuel eut-il prononcé ce démenti, que mon épée rapide passa du fourreau dans sa poitrine. Ou n'eut pas le temps de m'arrêter; le châtiment suivit l'insulte comme la foudre suit le tonnerre. 11 tomba à terre sanglant et mort. Moi aussitôt je me réfugiai dans une église qui avait été fondée en ee pays par des religieux de Tordre de saint François. Comme le père de don Manuel était le gouverneur de la ville* je fus obligé de m'y cacher. Je demeurai trois jours, rempli de crainte et de terreur, enseveli vivant dans Ce sépulcre. Au bout de ces trois jours, le capitaine du navire qui était venu à Goa et qui devait retourner à Lisbonne, ayant daigné m'offrir de me recevoir dans son vaisseau , je parvins à m'échapper à la faveur des omores de la nuit. Je suis testé au fond de ce- vaisseau tout le temps de la traversée .. — Ah! don Lope, pourquoi l'opinion publ/ ;v~ " At «-t-elle d'inC^mv* YYtfsao&& «sjoix woRk*

un affront? ou pourquoi du moins ne l'excuse- t-el le pas quand il *>n venge? N'y a-t-il pas une Toile contradiction à le punir en même temps et de l'outrage qu'il endure et de la vengeance qu'il en tire?...

Je suis arrivé aujourd'hui à Lisbonne; mais si mal vêtu, si pauvre, que je n'osais y entrer... - Telles sont mes aventures. Je cesse de m'en plaindre désormais ; je suis même tenté de m'en réjouir, puisque je leur dois de vous revoir.,. Je vous serre dans mes bras mille et mille fois et bien tendrement, si un homme aussi infortuné est digne encore, illustre don Lope d'Almeyda, de cette grâce, de cet honneur 1

DON lope.

J'ai écouté votre histoire avec l'attention qu'elle mérite, don Juan do Slrra, et tout bien considéré, j'estime qu'il n'y « pas une âme qui vire, quelque délicate et subtile qu'elle soit, qui puisse trouver en vous la moindre chose à reprendre. Quel homme n'est pas soumis, dès sa naissance, à l'inclémence du temps et aux rigueurs de la fortune T quel homme est libre d'empêcher qu'une langue ennemie ne lanee sur lui son venin?... Non, personne ici-bas ne peut s'appeler heureux, si ce n'est celui qui sort d'affaire ainsi que vous, après avoir châtié un insolent et en conservant son honneur sain et sauf. Doue, mon cher don Juan, ne vous affligez plus; que ces noires pensées et ces sombres souvenirs cessent enfin d'obscurcir le lustre de votre antique honneur, et qu'on voie aujourd'hui en notre amitié la vertu de ces plantes qui , chacune séparément , sont un poison funeste; mais qui, mêlées ensemble, se corrigent et se neutralisent de telle sorte qu'elles deviennent alors un breuvage salutaire. Vous avez du chagrin... moi j'ai de la joie; mettons en commun nos seutimens, tempérons votre tristesse par mon contentement, mon plaisir par votre peine ; arrangeons-nous si bien que le chagrin ou la joie ne puisse tuer aucun de nous 1 ... Je me suis marié en Castille par procuration, je dirais avec la femme la plus belle, si la beauté n'était pas la moindre qualité que l'on doive chercher en celle que l'on prend pour épouse ; mais avec la femme la plus noble, |a plus riche, la plus sage et la plus vertueuse; vous ne sauriez rien imaginer d'aussi accompli; elle se nomme dona Léonor de Mendoza. Mon oncle, don Bernard, doit arriver aujourd'hui avec elle au village qu'on appelle Aldea-Gallega, où j'irai moi-même à sa rencontre, habillé comme pour une fête, ainsi que vous voyez Elle est attendue là par une jolie barque galamment pavoisée, et qui sans doute accuse de lenteur les ailes légères du temps. Ce qui augmente mon bonheur, c'est de vous voir de retour, mon cher don Juan. Ne vous tourmentez pas, ne vous inquiétez pas d'être pauvre, je suis riche; ma maison, ma table, mes chevaux, mes valets, ma vie, mon

1 GttldeMn s'est lervi de la même (uensée dans la pièce intitulée Peor e$td qw$staba, De mal ea pi».

honneur, tout est à vous, mon ami. Consolez-vous, puisque la fortune yous laisse un ami véritable, puisqu'elle a été sans force contre vous, puisqu'elle né vous a pas enlevé cette valeur qui vous soutient, ni cette àme qui vous anime, ai ce bras qui vous défend... Ne me répondez pas; laissons là des complimens qui ne signifient rien entre amis. Venez, partons ; je veux que vous soyez témoin'de mon bonheur. Mon épouse doit entrer aujourd'hui à Lisbonne» elle est sans doute de l'autre côté. Nous ferons ces trois lieuçs de mer avec elle.

BON «AN

Mais songez, don Lope, que mon équipement ne permet pas que je vous accompagne. Le monde ne juge pas les hommes sur leurs sentimens, il les jugé sur leurs habits.

don lopb.

Tarit pfs pour le monde qui ne considère pas que les broderies ne parent que le corps, que la parure de l'Ame, c'est la noblesse, et qu'une Ame noble vaut mieûi qu'un corps couvert de broderies!... Venez avec moi, vous dis-je. — Et que mes soupirs enflent les voiles de notre vaisseau, si les soupirs de l'amour sont assez puissans pour celai

Don Lopè et don Juan 'sortent.

MANRIQUE

Je vais prendre les devants avec une de ces barques qu'on nomme

mulet es, et j'irai plus vite qu'avec toutes les mules du monde 1 .

J'annoncerai à ma nouvelle maîtresse l'arrivée de son mari, et j'en

aurai sûrement une bonne étrenne ; car le premier jour des noces

une femme ne refuse rien , par la raison qu'elle devient daine et

qu'elle cesse d'être demoiselle *.

Il tort •

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