‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnol (volume 2)Chapitre 82 sur 103 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

L'intérieur du corps de garde.

Entrent DON ALVAR ET ALCOUZCOUZ, les main» liées derrière Te dos.

ALCODZCOUZ.

A présent que tous deux être seuls et que moi pouvoir parler, moi vouloir te demander, seigneur Tuzani, pourquoi toi avoir quitté l'AIpujarra et être venu par ici; Était-ce pour tuer ou pour mourir?

DON Al.VAR.

Pour mourir après avoir tué.

ALCOUZCOUZ.

Toujours homme se repentir de s'être mis au milieu d'une querelle.

DON ALVAR

Comme je ne me sentais pas coupable, je n'ai pas voulu me défendre ; sans quoi, avec le courage qu'il y a dans mon cœur, mille soldais ne m'auraient pas arrêté

ALCOUZCOUZ.

Moi, pourtant, avoir parié pour les mille.

DON ALVAR

Knfln j'ai perdu l'occasion de voir le lâche qui a pu se vanter d'avoir eu ces bijoux en tuant une femme.

ALCOUZCOUZ.

Ce n'être pas le pire. Le pire, c'est que Ton a envoyé chercher le confesseur. — Mais comment nous confesser, si n'être pas chrétiens?

DON ALVAR

Pu toque je dois périr, je veux du moins vendre cher ma vie.

ALCOUZCOUZ.

Qu'est-ce donc que toi vouloir faire?

Tuer la sentinelle.

ALCOUZCOUZ.

El comment, si toi n'avoir pas tes mains?

DON ALVAR

Ne pourrats-(u pas avec tes dents délier ou déchirer la corde qui m'attache les mains par derrière? Ensuite je me servirai de mon poignard que je porte toujours sous la ceinture, et que j'ai heureusement soustrait aux recherches.

ALCOUZCOUZ.

, Avec les dents l et par derrière ! l'ouvrage n'être pas du tout igreable l %

- U DON ALVAR

Hâte-toi. Ta m'entends? Dénoue ou déchire.

ALCOUZCOUZ.

Oui, monseigneur.

DON ALVAR

Ne t'inquiète pas. Je regarde si lu es observé.

ALCOUZCOUZ.

' Fini. A votre tour.

DON ALVAR

Je ne puis. On vient.

Pùrdetra»,* dtmtetUfo ■ Sitar muy limpta la trixa.

Littéralement, le mot limpio vont i1m« propre.

ÀLCOUZCOUZ.

Ainsi moi Aire toujours avec les mains attachées et la langue liée.

Entrent GARCES et ON SOLDAT. Garces est enchaîné.

LE SOLDAT

Ceux que vous voyez là, c'est votre camarade qui a si bravement tiré pour Vous l'épée, et son domestique qui est muet.

GARCES

Quoiqu'il me fâche de m'être laissé prendre, cependant je m'en console en songeant que j'aurai l'occasion de. délivrer celui qui m'a sauté la vie. Je me dénoncerai plutôt que dç le laisser dans la peine. Vous, mon cher, veuillez, je vous prie , dire à monseigneur don Juan de Mendoce comme quoi je suis ici en prison , et que je désire qu'il m'accorde la faveur de venir me voir, Je veux le prier de demander ma grâce au seigneur don Juan d'Autriche* On ne me la refusera pas après les services que j'ai rendus.

LE SOLDAT

J'irai le lui dire dès que j'aurai fini ma faction.

DON ALVAR, à AlcOUXCOMxi

Regarde, sans faire semblant de rien, quel est le nouvel hôtef que le factionnaire vient de conduire ici..

ALcooicoyz.

Moi le regarder tant qu'il plaira a vous. {Reconnaissant Garces.) Ocielî

DOW ALVAR

Qu'est-ce donc?

ALCOUZCOUX.

L'homme qui être arrivé là...

DOW ALVAR

Eh bien ?

ALCOVfeCOCZ.

Moi être itmpii d'épouvante.

DON ALVAR

Parle doue.

Moi mourir de peur.

Explique-toi.

ALCOOTCèW.

DON A1.VAR

ALCQUKOUZ.

11 être le crétin de qui moi prisonnier et à qui moi voler le poison. Lui, sans doute, avoir appris que moi être ici. Mais lui l'avoir appris ou non, moi toujours cacher mon visage afin que lui pas me reconnaître.

U se couche comme pour dormir.

garces , à don Alvar* Camarade, je suis affligé, croyez-le, de vous trouver ici ; car, sans

me connaître et mm que je vous eusse jamais rendu service, vous m'avez sauvé la vie. Une seule chose pourrait me consoler, vive Dieu! c'est l'espoir que je ne vous serai pas inutile pour sortir de prison.

DON ALVAR

Dieu vous garde 1

alcouzcouz, à part.

Mon homme le prisonnier être aussi celui de la querelle. Moi ne Tavoir pas reconnu dans la mêlée.

garcbs.

Soyez sans souci, cavalier. J'ai contracté envers vous une obligation sacrée , et je périrais plutôt que de vous voir puni pour un délit dont moi seul suis coupable.

DON ALYAR.

Je m'en rapporte à votre loyauté. Mais, s'il faut tout vous dire, ce qui m'inquiète, ce n'est pas ma prison ; c'est qu'en intervenant dans votre affaire j'ai perdu l'occasion d'exécuter le dessein qui m'a conduit au camp.

LK SOLDAT. *'

Vous ne risquez la mort ni l'un ni l'autre. J'ai toujWrt entendu dire, et vous savez cela comme moi, que dans les évtfoèmens de ce genre, lorsqu'il y a plusieurs complices et qu'il n'y a qu'un homme blessé ou tué, et qu'il n'y a eu ni préméditation, ni trahison, l'on ne condamne à mort qu'un des accusés : le plus laiûV.

alcouzcouz, à part.

Pour avoir dit cela, lui, moi vouloir qu'il crevât.

LE SOLDAT

Ainsi, aujourd'hui, de vous trois c'est le muet qui mourra.

ALGOuzcouz, à part.

Oui, cela être clair, comme si moi être plus laid que les deui autres!

GARCH8.

Après le service que j'ai reçu de vous, oserai-je vous demander une nouvelle grâce?

alcouzcouz, à part.

Quelle coutume baroque de faire mourir le plus laid I

GARCÈS.

Pourrais-je savoir à qui je dois la vie?

DON ALYAR.

Je ne suis qu'un soldat, et je suis venu ici en volontaire uniquement pour chercher un homme à qui j'ai à parler. Voilà ce qui m'a conduit au camp.

alcouzcouz, à pari.

Le plus laid devoir mourir!

GARCÈS.

Il me semble que je pourrais vous donner quelques renseigueraens utiles. Comment s'appelle votre homme?

DON ALVAR

J'ignore son nom.

GARCÈS.

Dans quel terce sert-il?

DON ALVAR

Je l'ignore.

Quelle est sa figure, sa taille?

DON ALVAR

Je l'ignore également.

GARCÈS.

En ce cas, vous aurez'un peu de mal à le découvrir, ne sachant ni son nom , ni son signalement, ni le corps dans lequel il doit servir.

DON ALVAR. v

Eh bien ! sans savoir un mot de tout cela, j'ai déjà été au moment de le découvrir.

GARCÈS.

Ce ne sont ]MB des énigmes faciles à deviner que les vôtres. Mais ne vous inquiétez pas : son. altesse, j'en suis sûr, m'accordera la vie; car Von m'a les plus grandes obligations : sans moi l'on ne serait pas entré à Galère ; et dès que nous serons libres, je vous aiderai à retrouver l'occasion que vous avez perdue, et comme votre obligé, je me tiendrai à vos côtés, soit pour le bien , soit pour le mal, vive Dieu!-

DON ALVAR

Âb ! c'est vous qui êtes entré le premier à Galère ?

GARCÈS.

Oui, malheureusement pour moi.

DON ALVAR

Comment cela? C'est» au contraire, une aetion dont vous devriez vous vanter. *

GARCÈS.

C'est que depuis ce jour fatal, je ne sais quel destin contraire, quelle mauvaise étoile me poursuit : tout ce que j'entreprends tourne à mal ; il ne m 'arrive que des malheurs.

D'où vous vient cette idée?

GARCÈS.

Que sais-je? peut-être de ce que ce jour-là j'ai tué une Morisque, et le ciel s'en sera offensé parce que c'était vraiment une beauté .céleste.

DON ALVAR

Quoi! elle était si belle?

GARCÈS.

Oui.

don alvar, à part.

Ah! épouse adorée! (Haut.) Comment cela tous arrive-4-Uî

GARCÀS.

Le voici. - Étant un jour placé en sentinelle dans une forêt si obscure qu'il semblait que la nuit l'eût remplie de ses ténèbres, je pris un Morisque. Il serait trop long de vous dire comment te coquin me trompa et me conduisit au milieu des précipices, d'où il appela à grands cris ses frères de l'Alpujarra. Bref, je fus obligé de fuir; je me cachai dans une grotte» et vous saurez que ce fut là l'entrée de la mine au moyen de laquelle nous avons fait Muter la place. C'est moi qui indiquai la grotte à don Juan d'Autriche, moi (pii fus de garde à la mine pendant la nuit, moi qui défendu l'entrée de la brèche jusqu'à l'arrivée des troupes, et moi enfin qui, comme la salamandre, pénétrai à travers les flammes jusqu'à une maison qui, sans doute, était la place d'armes des assiégés, puisqu'ils y avaient réuni toutes leurs forces. — Mais qu'aveg-vou»? il serriblë que mon récit vous fatigue et que vous n'avez pas de plaisir à l'écouler?

Ce n'est rien; mes chagrins m'ont distrait un mènent. Continuel.

GARcàs,

J'arrivai enfin, plein de colère et dé rage» à la maison de Malet, que je cherchais, en même temps que don Lope de Figueroa, honneur éternel de sa patrie, s'était emparé de l'AIcazar, déjà ta-proic des flammes. Le gouverneur ayant été tué, moi, qui tout en cherchant la gloire, n'oubliais pas le butin, — quoique l'honneur et le* profit aillent rarement ensemble, — je parcourus toutes les salles, je pénétrai dans tous les réduits, et parvins enfin à une petite pièce, dernier asile de l'Africaine la plus belle que mes yeux aient jamais vue. Que ne puis-je vous la dépeindre ! mais ce n'est pas le moment... Confuse et troublée de me voir, elle se réfugia derrière les courtines de son lit, comme si c'eût été les courtines d'une place, et s'en fit une sorte de rempart. — Mais il me semble Yoir des larmes dans vos yeux, et votre visage a pâli.

DON ALVAR

Votre récit me rappelle une de mes disgrâces qui a beaucoup de rapport avec cet événement.

garces. <

Allons, allons, soyez tranquille; l'occasMh perdue se représentera : tous retrouverez votre homme au moment où vous y penserez le moins.

DON ALVAR

Vous avez raison. Achevez.

GARCÈS.

Je la suivis.— Elle était si richement parée, elle était couverte

de tant de joyaux, qu'il semblait qu'elle attendu son amant et qu'elle se fût parée pour l'hymen. Moi, voyant tant de beauté, je désirai lui accorder la vie, pourvu que son cœur me promtt sa rançon. Je voulus lui prendre la main, mais elle : «Chrétien, dit-elle avec une noble modestie, si c'est l'ardeur da gain qui t'attire en ces lieux, — car le sang d'une femme souillerait ton épée, — que ces bijoux satisfassent ta soif des richesses, et renonce à toute tentative sur un cœur qui renferme des mystères que lui-même ne connaît pas encore*» Je la pris dans mes bras...

don alvar , égaré.

Arrête! arrête 1 que fais-tu, malheureux! (Revenant à lui*) Que dis»je!... je suis un insensé... Ce sont mes chagrins qui me troublent et m'entraînent... Achevés, votre récit me sera une distraction. (À part.) Ah ! je le hais plus encore pour son audace que pour son crime.

garcAs.

Croyant sa Vie et son nonneur menacés, elle poussa des cris. Des soldats accoururent. Mol alors, jugeant que j'avais perdu l'un des prix de mon audace, }e voulus du moins conserver l'autre et ne pas entrer en partage avec les soldats qui venaient. Aussi mon amour se changeant en veugeance, — la passion nous emporte si rapide-? ment d'Un extrême à l'autre ! — et entraîné par je ne sais quelle furie qui conduisait mon bras,— je ne" sais comment j'ose vous raconter une action si infâme, — abandonnant tout un ciel de lis et de roses pourm'emparér de ses diamans et d'un collier de perles, je lui per* cailesein.

DON ALVAR

Es't-ce ains que Ait porté le coup de poignard ?

4 II poignarde Garces.

•ARCÉS. ♦

Je ma meurs.

Cela être bien fait.

Meurs, traître!

C'est toi qui me tues ?

ALCOUZCOUZ.

DON ALVAR

GARCES

DON ALVAR

Oui, cette beauté assassinée était l'âme de ma vie, et aujourd'hui encore elle est la vie de mon Âme. C'est toi que je cherchais, c'est toi que je poursuivais sans te connaître, animé, excité par l'espoir de la vengeance!

GARCRS.

Ah ! tu m'as frappé désarmé, en trahison |

DON ALVAR

Les lois de rhenuetir ne sont pas de saison pour punir un

•inat. Celui qui t'a frappé, c'est l'époux de Maléea, c'est doo Alnr

Tuzani !

ALCOUZC0UZ.

Et moi, chien de chrétien, être Alcouzeouz, et t'a voir enlevé ton bissac dans la montagne.

Pourquoi me donnais-tu la vie, puisque tu devais" 4pe tuer?- Holà t sentinelle, au secours 1

Entrent DON JUAN DE MENDOCE et DES SOLDATS.

MRNDOCE.

Quels sont ces cris? Entrons. Je reconnais la yoix de Garces, qui m'avait envoyé appeler. Que voii-je?

Don Alvar enlève f épée-d'nn eokUt.

DON AL VÀR.

Donne-moi cette épée. {A Mendoc*.) Seigneur don Juan de Mendoce, si vous êtes étonné de tant d'audace, je stria Tuzani, que l'on a surnommé le foudre de l'Alpujarra. Je suis venu pour yenger k mort d'une beauté parfaite; car il ne lait pas aimer celui qui ne venge pas ce qu'il aime. Dans une autre (^rconstaBçe* j'allai vous chercher dans une autre prison, où nous nous sommes mesurés corps à corps, face à face, avec des armes égales. SI maintenant tous venez à votre tour me chercher dans celle-ci, vous pouviez venir seul : étant qui vous êtes, cela suffisait. Mais si c'est le hasard qui voua a conduit ici, un homme noble doit protéger de nobles disgrâces... Ordonnez qu'on me laisse sortir.

MENDOCE

Je serais heureux , Tuzani , qu'en cette occasion mon devoir aie permtt de protéger votre retraite. Mjfr je ne puis manquer au service du roi , et le service du roi exj$ft que je vous fasse mettre à mort dès le moment que je vous trouve dans son armée, C'est pourquoi vous mourrez.

DON ALVAR

Peu m'importe qu'on me ferme la sortie!... mon épée m'ouvrira un passage.

U se bel avec les Soldats.

ON SOLDAT

Je suis mort.

Page 1