LIONEL
Vos vassaux de Belflor ayant appris l'événement qui a conduit ici votre altesse, sont venus pour vous montrer leur dévouement, vous apporter leur compliment de condoléance et se mettre à vos pieds.
Entrent BEMTO, ANTONA, des PAYSANS et des PAYSANNES.
ANTONA.
Oui, Benito, comme tu es le plus savant et le plus malin de la troupe, c'est à toi d'offrir à la princesse le compliment de condoléance.
BENITO
Mais pourquoi donc veux-tu cela ? Tu sais, d'abord, que moi je n'aime pas les doléances 2 .
PREMIER VILLAGEOIS
Dis-lui qu'elle est belle comme Vénus et Diane, et qu'à cause de sa présomption, son frère est mort comme un autre Phaéton.
BENITO
Allons, j'y consens.
DEUXIEME VILLAGEOIS
Dis-lui que celui qui l'a tué était un Tibère et un Sardanapale.
BENITO
Je lui dirai, moi, tout ce qu'on voudra.
ANTONA.
Et tu ajouteras que nous prions le ciel pour qu'elle vive aussi long-temps que Mathusalem.
1 Tout à l'heure le château d'Hélène s'appelait Miraflor. Maintenant il s'appelle Bel flor. Il parait que ce ch&teau avait denx noms.
* Il y a ici un jeu de mots intraduisible sur pesame (j'ai du regret), «A cemplimen* de condoléance, et petete (ayez du regret), espèce de malédiction.' «Pomjaoi veux-tu que je donne le pesame à la comtesse, puisque je ne regrette rien?... Je lui donnerai le petete. »
BBN1TO.
Voilà qui va bien.
ANTONA.
Et que le conseil municipal n'a envoyé ni musiciens ni oollatioD, parce que toutes ces marques de réjouissance déplaisent à une personne dans le chagrin.
benito, â Hélène.
Madame notre comtesse, qui êtes si belle et si appétissante qu'auprès de vous dona Vénus et dofia Anne f ne sont que des écureuseï de vaisselle, en venant à Belflor pendant qu'on célèbre des fêtes à Naples, vous avez bien fait si vous n'aviez pas le désir de les voir... Nous vous en faisons tous notre compliment , car nous en sommet enchantés. Que Dieu fasse grâce au prince votre frère; il en a bon besoin, car il avait beaucoup d'arrogance, et il est mort en vrai fanfaron a . Mais pour être juste envers tout le monde, celui qui l'i tué sans avoir pitié de lui était une vipère, et il ressemblait à Sardana le Pâle 3 . Enfin, quoi qu'il en soit, madame, puissiez -vous, pour vous amuser, puissiez-vous vivre, contente et en bonne santé, plus d'années que n'en a vécu Matthieu d' Aliéna *... (// salué y s'éloigte, et retient.) A propos, madame, j'oubliais de Vous dire que le conseil ne vous a pas envoyé les musiciens ni la collation, parce que quaud en est triste on n'est pas en train de se réjouir*
Entre FRÉDÉRIC.
FRBOBRIQ.
Bons villageois, et vous, noble et belle dame, qui brillez au milieu d'eux comme la rose élégante parmi les fleurs des champs, regardez d'un œil compatissant un pauvre infortuné dont l'âme succombe sous le poids de ses maux. — - J'étais un riche marchand, oui, et si riche qu'un seul de mes joyaux valait le trésor du plus grand roi. Je suis venu aux fêtes de Naples, avec l'idée que, dans un tel concours de princes illustres, je placerais plus aisément les objets de mon commerce. J'ai réussi comme je le désirais. Je dirai même : plût à Dieu que je n'eusse pas si bien réussi 1 plût à Dieu qUe je n'eusse point retiré de mes marchandises des profits si considérables 1 car la perte m'en afflige d'autant plus.,. Je pensais à retourner dans ma patrie, riche de biens et d'honneur (j'aurais dû me contenter de dire riche, car aujourd'hui richesse et honneur sont même chose);
1 Que «m fregonaè «m ella
Dona Venus y dona Ana.
On voit que Benito a entendu dofia Anne pour Diane.
• Que el murid en tupresuncion Como el otro fanfarron.
Benilo a entends fanfaron pour Phaéton.
* Au lieu de Sarâtmapalo , Benito a enten du fr dim depalo (une sardine de boit). Au lieu de J>/af««aUu, Benito, oui aJStf^Mlrdure, a entendu M a thé© de Alfeu
mais il en a été de mes vains projets comme de la beauté de cette fleur charmante à laquelle je tous comparait tout-à-1'heure, et qui» au moment où elle triomphe de se voir si brillante, tombe flétrie au souffle de l'autan furieux ; ainsi moi, triomphant, je me voyais déjà au sein de ma patrie, sans considérer que le ciel se platt à renverser les vains projets des hommes. — Qu'importé, hélas! que l'homme propose et détermine, s'il y a des étoiles qui disposent et réalisent en se jouant de Ses desseins, et si notre vie s'écoule sôus" l'irrésistible influence de ces astres *. Donc comme je traversais cette forêt, toutà-coup s'est présentée devani moi une troupe de brigands qui, y ont établi leur séjour. Je youlus d'abord me mettre en défense, — car je ne suis pas de ceux qui préfèrent la vie à tout, et qui l'achèteraient aux dépens de leurs biens et de téttf dignité; tnàlHls m'appliquèrent deux pistolets sur là f)oitf Ine, et alors, — non pas certes par crainte, mais par* un motif purement religieux et «Mfttton 2 »— je leur remis tout ce que j'avais. Non contens de cela, ce» misé* râbles s'imaginant que, par ttttê ftlàe ordinaire aux gens de mon état, j'avais caché des bijoux -dans mes vêtement, ils m'enlevèrent mon habit et me laissèrent à demi ml en ces bois. Voilà trois jours que s'est passée cette aventure, — trois jours que 4 habite ces rochers, ne vivant que de fruits sauvages et d'herbes grossières. .< Mais enfin, madame, puisque le hasard m'a conduit là où vous êtes, je vais connaître s'il est vrai qu'on trouve ici-bas le plaisir après la peine, la gloire après la disgrâce, le repos après la fatigue; je vais connaître s'il y a de la pitié pour les larmes et des consolations aux peines des hommes.
HÉLÈNE
Gomme si mon cœur n'eût pas été assez vaste pour contenir à la fois votre douleur et la mienne, il me semble que j'ai.trouvé à votre récit une sorte de douceur et de consolation* Calmez-vous, ranimez vous, reprenez espoir et courage , il est peu de maux qui soient sans remède. Ce pays est mon domaine ; vous pouvez y s fixer votre demeure, vous pouvez y braver le sort ennemi. Moi aussi je suis venue dans ces contrées pour y pleurer mes malheurs; que la vue de mes peines vous console des vôtres. Moi, j'ai perdu un frère dont la re-
1 Nous avons remarqué, dans la notice qui précède le pr*a(ISf V» lutté de Catdftron qu'il emploie souvent on langage qui téniblerait annoncer la croyance au fatalisme liais ce passage surtout semblejmériter qu'on le cita »
Que importa [ay de mf ), q+e importa
Que él proponga y détermine,
Si ay estreUf* qm dispongan
Y executen ? Porque etlas
Quantoelhombreescribe,boWdn. ;<
Que es nuestra vida sombra V^
De aquella lus que influye jtttfMfNNL
jft) fue ttmor, fat piadbsd Atencion al ter christiano.
nommée Tantait en tout lieu le courage et Je mérite. Un honne jaloui de loi Ta tué en trahison... Prononcer son nom, c'est faire son plus bel éloge : il s'appelait don Pèdre Sforxe.
Frédéric, à part
Grand Dieu ! qu'entends-je ?
HÉLBJCB.
On ignore et je voudrais savoir quel est le lâche qui l'a assassiné. Ce doit être sans doute quelque démon sorti des enfers 9 car il est impossible de découvrir comment il a pu s'échapper, en quel lieu il se cache.
Frédéric, à part.
J'ai bien choisi mon asile 1
HBXBJOE.
Le malheureux so sert sans doute réfugié dans les entrailles de la terre.
rainiaic.
Madame, la même cause a produit chez nous deux effets bien différens : vous, la m d'un malheureux vous a consolée; à moi, la vue de votre malheur m'est une nouvelle affliction. Oui , vive Dieu! je sens votre douleur aussi vivement que si elle se confondait avec la mienne... Quant à l'offre que vous me faites de me recevoir daas vos domaines, je l'accepte avec reconnaissance; d'autant mieux qu'il n'est rien de plus pénible, quand on a été riche, que de rentrer pauvre dans son pays.
BBH1T0.
Ah ça , monsieur le déshabillé *, jusques à quand votre grâce compte-trelle parler? Tous devriez vous rappeler que moi j'étais ta train de parler lorsque vous êtes venu, et il n'est pas poli de m 'avoir coupé le sifflet au milieu de ma harangue.
hélène, à part.
Comme cet homme parait sensible ! combien il a montré de réserve et de mesure!... En vérité, son air, ses façons, m'ont gagné le cœur.
BZirrro, à Hélène.
Dieu vous garde !
antona.
Benito, on ne te parle pas.
BBNITO.
C'est pour une autre fois.
Hélène, à Frédéric.
Comment vous nommez-vous ?
» SMor dtnmdo.
Il parait que l'auteur qui jouait le rôle de Frédéric n'entrait «or la scène «pe très incomplètement TÔtU.
FRÉDÉRIC
Espagnol.
Benito.
Et l'étes-vous?
Moi?
BENITO
HÉLÈNE
BBNITO.
FRÉDÉRIC
Oui, madame, je suis né à Barcelonne.
On reconnaît en tous les enfans du soleil l . {À part.) Jamais je n'ai yu un homme mieux fait.
BBNITO.
Vous me flattez, madame, et je suis à votre service.
ANTONA.
Tu me feras perdre l'esprit ; ce n'est pas à toi qu'on parle.
HÉLÈNB.
Vous acceptez donc ce que je vous ai proposé T
FRÉDÉRIC
Madame, dans le port qui s'ouvre devant moi, j'oublierai, je le sens, la tempête et le malheur.
HÉLÈNE
On voit à son langage que c'est un homme bien né.
BENITO
Oui, certes, je suis très-bien né; car ma mère m'a dit, s'il m'en souvient, que j'étais né par les pieds.
HÉLÈNE
Si je réussis dans mes desseins au gré de mes espérances, si je parviens à me venger de cet ennemi inconnu , — car, vous le savez, la vengeance est le plaisir des femmes, — je vous en donne ma parole, Espagnol, je ferai en sorte que vous oubliiez vos malheurs.
Elle tort.
FRÉDÉRIC
Votre bienveillance suffit, madame, pour me faire tout oublier. {A part.) fortune! dans quelle situation m'as-tu placé? Celle qui veut ma mort me rend la vie ! celle qui me recherche me protège ! celle qui me poursuit me donne asile !... Eh bien! demeurons chez elle, car il n'est pas une hospitalité plus sûre que celle que vous offre un ennemi 2 .
Ils s orient.
' TooVw soù hijos del soi.
* Littéralement : « Car le coupable est plus en sûreté là oè il a commis le délit.
994 LE GEOLIER DE SOWrtME.