‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnol (volume 2)Chapitre 93 sur 103 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le jMdiu do (*UU>

Entrent L'INFANTE et SÉRAPHINS.

Arrêtons-mous ici, chère Séraphine ; c'est ici que je yeux te parler. Ici» du moins, nous n'aurons autour de nous que ces plantes et ces fleurs, discrètes conGdentes de mon amour. D'autres fois déjà elles ont vu mes larmes, eptendu mes soupirs, alors que solitaire je venais leur conter mes plaisirs du mes peines \ car, vraiment x on trouve je ne sais quel charme à conter son amour même à des plantes muettes, à des ruisseaux insensibles, à de durs rochers. — Donc, puisque je t'ai promis de te confier mon secret si long-temps enseveli dans mon cœur, — tu sauras qu'un jour, — c'était un des jours qui précédèrent l'événement funeste auquel Je dois mes douleurs, — mon majordome me dit : «9i votre altesse veut se distraire un moment, elle pourra voir les bijoux les plus rares, les plus merveilleux que l'art ait jamais produits , et que le désir ait jamais

1 Ay senores, que me llevan.

T r èi f MbtMwwt tai ptfotai 4* Btaift t'adretraient au public

JÔURMftE II, te&NB I. lil

Imaginés. Celui qui les apporte est un orfèvre étrange* qui prétend en trouver l'emploi auprès de» grands princes que Naples renferme en ee moment.» J'eus la curiosité de voir œs bijoux, et j'ordonnai que l'on introduisit l'orfèvre en ma présence. Plût à Dieu qu'on ne me l'eût pas amené! 11 n'aurait pas pénétré jusqu'à mon àme, qui depuis lors souffre un mal inexplicable, une étrange douleur. ~ Tu t'étonnes sans doute qu'un simple artisan ait pu agir ainsi sur mon àme; eh bien ! cesse de t ( é tonne*, Séraphine, ©atf sous ces humbles apparences a pu se déguiser un prince, —le prince Frédéric, d'autant que cet art est si noble qu'il peut bien avoir parmi ses représentans des princes et des rois... Je continue. — Après ra 'avoir montré plusieurs bijoux curieux, il m'en fit voir un qui passait tout ce que l'imagination peut se figurer de riche, de brillant. Dans ce bijou l'on avait artistement renfermé un portrait... et devinee-tu lequel? devines-tu qui je voyais sous mes yeux?... c'était mol, c'était moimême. Et ce portrait était d'une telle ressemblance, que dès le premier moment mon àme ne sut plus dans quel corps la nature l'avait placée; qu'Incertaine elle hésita,* et qu'elle finit, je pense, par passer dans ce portrait ; de sorte que j'ai perdu mou Ame, l'orfèvre l'ayant emportée avec lui... Je lui demandai à quel effet il avait mis mon portrait dans un bijou si merveilleux. — À quoi un peu troublé, et comme en évitant mes regards : a Madame , me dit-il, c'est sur Tordre du prince Frédéric que je l'ai disposé ainsi, afin qu'il pût le porter sur sa poitrine. La renommée lui avait vanté la perfection de votre beauté; il s'était vivement épris seulement sur ce qu'il avait entendu dire, et alors il avait commandé ce portrait. Mais quand je le lui ai porté» quand ses veux l'ont yu. : «(Hélas! s'est-il écrié en soupirant, ange diYÎn de qui m'a, pour jamais séparé un destin cruel, et qui peut-être as hérité de la haine de ton père, ange divin , je ne serai pas assez hardi pour aimer ainsi ton ombre, je ne veux pas te profaner de ma secrète adoration ;*t c'est pourquoi ton portrait ne doit pas demeurer sur mon cœur. Mais je ne veux pas non plus que cette image honorée tombe au pouvoir d'un autre mortel ; ses mains seules sont dignes de là posséder. » Et s'adressant à moi : a Oserais-tu, me dit-il, lui porter cette image, afin qu'elle aille vers elle cérame un ruisseau je tend à la mer, comme un rayon de flamme rewopta au soleil ? » Alors, madame, je lui promis de tout hasarder pour vous remettra ça. portrait, 4u*séje y périr, et le voici 1... » — Il dit, nie donna le portrait, et sans attendre ma réponse, il s'échappa. — Je demeurai quelque temps incertaine. A la fin cependant j'ouvris le bijou, et sais-tu ce que je "trouvai? un autre portrait, le portrait du prince Frédéric; et ayant reconnu clairement que* lui-même était l'orfèvre , je restai confondue d'une si étrange aventure. Je ne te dirai point toutes mes folles pensées, — mes espérances évanouie», mon bonheur disparu comme un rêve. J'aimai : ces fleurs le disent à ma place, ces flous* qui fou

vent, la nuit, lorsque je parcourais ces allées solitaires, ont entendu mes soupirs et mes plaintes, après avoir entendu les plaintes et les soupirs de Frédéric, qui venait, la nuit, me parler sous mon balcon. Tu sais, maintenant, quel était le chevalier mystérieux du tournoi, et quel sentiment inspira une semblable entreprise... Et désormais tout ce que je demande au ciel, c'est que les soldats de mon père ne puissent retrouver le prince Frédéric : nous sommes perdus l'un pour l'autre, l'expiation est assez grande. Mon père, si l'on le lui amène, vengera sur lui les guerres qu'il a eues avec le roi de Sicile; et alors c'en est fait de moi, car mon existence est tout entière attachée à celle de ce prince; je vis de la seule pensée qu'il est vivant, et je mourrais à la seule pensée de sa mort.

SERAPHINS.

Je vous remercie, madame, de m'avoir confié vos sentimens. Mais il est merveilleux que vous ayez pu garder si longtemps un tel secret.

l'infante.

Oh I nous autres femmes nous savons fort bien, quand nous voulons, garder un secret.

SÉRAPHINS

Voici venir le roi.

l'infante.

Je désire vivement trouver le moyen d'obtenir qu'il rende la liberté à Roberto.

Entrent LE ROI et UN VALET.

LE ROI

Eh bien f Marguerite, comment va votre mélancolie?... N'aurezvous donc jamais un moment de trêve, un moment de joie?

l'infante.

Je disais tout-à-l'heure à Séraphine que ma douleur et mes ennuis . ne me quitteraient jamais.

LE ROI

Vous- ne pouviez ehoisjr une confidente plus sage et plus aimable.

l'infante.

Elle vous dira combien je suis triste.

SÉRAPHINE

On ne peut davantage.

le roi.

Vous a-t-elle fait part de la cause ?

SÉRAPHINE

Non, sire; mais d'après ce que m'a conté la princesse, le remède serait facile.

le roi.

En vérité ?

■ " SÉRAPHINS

■ Il suffirait qu'elle retrouvât celui qui a donné la mort à don Pèdre

■ Sforze.

M LE ROI

fc Eh bien ! réjouissez-vous, princesse ; car j'espère ravoir bientôt

■ en mon pouvoir.

■ l'infante.

Le moyen s'en présente à mon esprit, et il n'est rien de plus facile. — Ordonnez qu'on rende la liberté à son Yalet, d'autant qu'il ne saurait être coupable pour avoir fidèlement servi son maître. En-

i suite, seigneur, faites-le suivre soigneusement; et comme il ne manquera pas d'aller rejoindre le prince, de la sorte on découvrira Frédéric.

LE ROI

L'idée est excellente. — Qu'on aille à l'instant chercher le prisonnier.

l'infante.

Ne perdez pas un moment.

Le Domestique sort.

Entre LE CAPITAINE.

J'accours aux pieds de votre majesté.

LE ROI

♦ Qu'y a-t-il de nouveau ?

LE CAPITAINE

Que les souhaits de votre majesté sont accomplis.

LE ROI

Et comment?

LE CAPITAINE

Je suis sorti avec une partie de votre garde à la recherche du traître. Informé de l'endroit où il s'était réfugié, — c'était dans une vaste forêt, — je m'y suis Tendu, et je l'ai trouvé là dehout au pied d'un rocher et dans une attitude mélancolique. Il faut vous dire qu'il avait perdu son cheval, lequel, sans doute, avait péri par suite d'une fatigue excessive. En nous entendant, il s'est retourné aussitôt, et d'un air si résolu, que j'ai bien cru qu'il nous allait tous tailler en pièces. Cependant, grâce à notre prudence et à notre courage, nous sommes parvenus à nous emparer de lui. Mais il ne veut pas dire qui il est. Il s'obstine à dire qu'il est un simple paysan, et au langage qu'il affecte, j'ai idée qu'il voudrait feindre la folie.

LE ROI

Peu importe qu'il cache son nom et qu'il feigne d'être fou, puisque nous savons à présent que le perfide, le trattre n'est autre que le prince Frédéric. Allez le chercher.

Le Capitaine sort

l'infante.

Hélas ! é ciel, aie pitié de moi ! 6 mort, hâte-toi de finir mes tourmensl Je ne puis... je ne puis déguiser une telle douleur; mes soupirs s'élancent malgré moi de mon cœur; malgré moi, mes larmes s'échappent de mes yeux... Grand Dieu, protége-moi I

le roi.

Qu'est-ce donc? qii'avej-vous, ma fille?

l'iHVANTB,

Je me sens tout à la fois comme brûlée et glacée ; je sent une douleur qui me déchire et m'accable, oiell aie pitié de moi 1 morii hâte- toi de finir mes tourmensl

Elle sort.

LE, ROJ.

Séraphine, puisque U princesse yous a fait ges confidences, que pensez-vous d'un désespoir si étrange ?

srraphink, Quoique je trahisse un secret confié, je parlerai, oa» je tiens avant tout à sauver la princesse. Eh bien! sire, sachez-le, ce désespoir qui lui est venu, c'est à cause qu'on a pris le prince Frédéric. Yous saurez tout d'un seul mot : elle l'aime ; l'un et l'autre s'aimaient secrètement, et comme elle craint que vous ne le fassiea périr, elle n'a pu résister à cette affreuse idée.

LE ROI

Qu'ai-je entendu ?... Gela étant, je procéderai d'une autre façon, car enfin l'homme sage procède selon les circonstances. Agissons avec modération.

Entre ROBERTO.

RORBRTO.

Permettez, sire, de baiser vos pieds à un malheureux qui» en servant squ mettre fidèlement, n'a jamais eu l'intention de vous offenser. J'attends humblement mon arrêt de mort.

LE roi, Non, Roberto, lèvMoi, tu es libre; ta fidélité mérite nue récompense plutôt qu'un châtiment. — • Le ciel plus favorable a écouté mes vœux. On a enfin découvert ton mature, et voilà qu'on me l'amène prisonnier.

RORBRTO, à part. < ciel! est-Il possible •— Il y avait dooo par là quelqu'un qui le connaissait et qui l'aura trahi l

EiUrept 1<E CAPITAINE» PES ^OLPATS, et UEMTQ, couverte son armure.

LE CAPITAINE* i

Sire, voie! devant tous le prince Frédéric de Sicile.

BBNITO.

Ça doit être un enchantement... M oi prince i moi Frëdérie de Cécile 1 1 Pourquoi donc veulent- ils m% changer comme ça?

LE roi.

J'hésite entre la vengeance et la pitié. D'un côté, la colère m'anime, — de l'autre, la situation de l'infante me commande l'indulgence. Que faire? — {Haut.) Votre altesse pense» Mm doute, que, l'ayant en mon pouvoir, je vais venger d'un seul coup les injures de son père et les siennes propres; mais elle ne connaît pas mes senti mens, et j'ai plus de clémence dans mon cœur qu'elle ne devrait en attendre. Toutefois vous demeurerai prisonnier.

BENITO

Moi !... Et quel mal ai-je donc fait, Vil vous plaît, en mettant cet habit? est-ce que je ne pouvais pas le prendre, lorsque je l'ai trouvé dans la forêt, au pied d'un arbre, comme un champignon ?

LE SOI

Votre altesse ne nous abusera pas ; elle ne nous trempera pas en jouant ainsi tour à tour le rustre et l'insensé. Des nuages ont beau s'interposer devant le soleil, il n'en est pas moins facile à reconnaître. Que votre altease prenne confiance, eu mpi r e^ qu/elle se console de l'abandon de la fortune inconstante,

BENITO

Oh ! oui, vous avez raison, la fortune est une coquine 2 . Eh bien ! si l'on veut, qu'on reprenne cette qrmure et gu'pn me donne ma casaque. J* vous jure que vous faites erreur; je ne, suit pas, Je, prince Chilpéric de Cécile 3 .

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