‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 106 sur 113 · S1G1SM03D · texte numérisé non relu

S1G1SM03D

Dieu tous garde!

ASTOLFE

Je me tacherais d'un accueil aussi froid, si tous me eoooaisnez; mais tous ne savei pas qui je sais, et c'est là yotre excuse. Je sais Astolfe, duc de Moscovie, et yotre cousin : nous postons traiter d'égal à égal.

SIGISMOHD.

Eh quoi ! en tous disant : Dieu tous garde 1 je ne tous fais pas an bon accueil ? Eh bien ! puisque cela ne suffit pas à votre rang, à votre naissance, et que vous n'êtes pas content, la première fois que je tous reverrai, je dirai : « Que Ifieu ne tous garde pas ! »

i DEUXIÈME VALET, à Aitolfô.

Que Totre altesse ne s'en offense pas; il traite avec tout le monde comme un homme qui a été élevé dans les montagnes. (A Sigismond.) Seigneur, ménagez davantage le prince Astolfe.'

81GISMOND.

Il m'a ennuyé avec ses belles phrases, et il ne m'a pas moins ennuyé avec son chapeau qu'il a gardé sur sa tète.

DEUXIEME VALET

C'est un grand prince.

8IGISMOM).

Je suis encore plus grand.

DEUXIÈME VALET

11 est bon que vous ayez l'un pour l'autre plus d'égards que n'en ont entre eux les autres seigneurs de la cour.

SIG1SMOND.

De quoi vous mêlez-vous, s'il vous platt?

Entre ESTRELLA.

ESTRELLA

Que votre altesse, monseigneur, soit la bienvenue dans ce palais qui est fier de la posséder ; et qu'elle y vive avec bonheur et avec gloire, non pas des années, mais des siècles.

8IGISM0ND, à Clairon, Dis-moi maintenant, toi, quelle est cette charmante femme? Quelle est cette noble beauté? Quelle est cette divinité céleste qui se montre à mes yeux avec un tel éclat?

clairon.

Seigneur, c'est votre cousine Estrella.

8IGISM0ND.

Dis plutôt le soleil 1 . (A Estrella.) Je vous remercie, madame, de votre compliment ; mais je ne l'accepte et je ne suis le bienvenu que parce que je vous ai vue ; car c'est l'unique plaisir, la seule

1 II MO fout [*•• oublier que «(relia signifie étoile.

joie que je trouve en ce lieu.— Permettez-moi, je vous prie, de baiser votre main plus blanche que la neige.

ESTRELLA

Cela n'est pas convenable.

astolfe, à part.

S'il lui prend la main, je suis perdu.

DEUXIÈME VALET

Je connais les secrets sentimens d' Astolfe, et je veux le servir. (A Sigismond.) Songez, seigneur, qu'en présence du prince Astolfe, il n'est point juste que votre altesse...

SIGISMOND

Ne vous ai-je point dit de ne pas vous mêler de mes affaires?

DEUXIÈME VALET

Je vous dis ce qui est juste.

SIGISMOND

Ne m'ennuyez pas. Je ne trouve de juste que ce qui est selon mon bon plaisir.

DEUXIÈME VALET

Il n'y a qu'un moment, seigneur, vous disiez qu'il ne faut obéir à son prince qu'en ce qui est juste.

SIGISMOND

Vous devez aussi m'avoir entendu dire que je jetterais par la fenêtre le premier qui m'ennuierait.

DEUXIÈME VALET

On ne traite pas ainsi un homme de ma sorte

SIGISMOND

Vive Dieu ! je vais vous prouver le contraire.

Il l'enlève dans ses bras et coHrt rcrs le balcoa. ASTOLFE.

Qu'est-ce donc ?

ESTRELLA

Empêchez-le tous.

Elle sort.

sigismond, revenant.

Le voilà dans la mer, Vive Dieu! je lui ai montré que cela n'était pas si difficile.

ASTOLFE

Mesurez un peu mieux votre conduite. S'il y a loin d'une bête sauvage à un homme, il n'y a pas moins de distance des montagnes à un palais.

Il s'éloigne.

SIGISMOND

Prenez garde ! si vous avez tant de présomption, votre tête risque de se gonfler et de ne plus tenir dans votre chapeau.

Astolfe sort.

Rnlre LE ROI.

LE ROI

Que s* est-il donc passé ?

SIGISMOND

Ce n'est rien ; j'ai jeté seulement par la fenêtre un homme qui m'ennuyait.

clairon , bas à Sigismond.

Sachei que vous parlez au roi.

LR ROI.

Comment I dès le premier jour de votre arrivée, vous tuez un homme !

SIGISMOND

Il me soutenait que je ne le ferais pas; j'ai voulu lui prouver que cela m'était possible.

LE ROI

Je suis désolé, prince, de ces commencemens. Je pensais vous trouver averti et luttant contre l'influence des étoiles, et votre premier acte n'est rien moins qu'un homicide l Comment pourrai-je vous presser sur mon sein avec tendresse et bonheur, en ce moment où vous venez de donner ia mort à un homme? Qui peut voir sans un trouble secret un poignard rougi de sang et récemment souillé d'un meurtre ? Qui peut voir, sans être douloureusement ému, la place où un de ses semblables a péri d'une façon tragique? quelque force que l'on ait, il est impossible de surmonter ces instincts naturels. Aussi, quoique je fusse venu pour vous embrasser, je m'en abstiens ; je craindrais de me voir dans vos bras.

SIGISMOND

Je me passerai de vos embrassemens comme j'ai fait jusqu'à ce jour. Que m'importent, après tout, les caresses d'un père qui m'a traité avec tant de rigueur, qui m'a éloigné d'auprès de sa personne, qui m'a fait élever parmi les bétes sauvages et m'a renfermé comme un monstre! Que m'importent les caresses d'un homme qui, après m'avoir donné le jour, a cherché ma mort par tous les moyens les plus cruels!

LE ROI

plût à Dieu, hélas! que je ne t'eusse point donné le jour, comme tu me le reproches ! je ne serais pas témoin de tes déportemens, je n'entendrais pas tes injures.

Si vous ne m'aviez pas donné le jour, je ne me plaindrais pas de vous, et je ne me plains que parce qu'après me l'avoir donné vous tvez'voulu me rôter. Donner est quelquefois noble et généreux; mais vouloir ôter ce qu'on a donné est la marque d'un cœur vulgaire, d'une àme sans grandeur.

JODUNÉE II, SCÈNE 1. 343

LE ROI

Cest ainsi que tu me témoignes ta reconnaissance pour l'avoir tiré de prison et t'avoir fait prince?

SIGISMOND

Et comment pourrais-je vous être reconnaissant? Que me donnezvous donc? Me donnez-vous autre chose que ce qui m'appartient, et ce que la mort vous forcera bientôt de quitter? Vous êtes mon père et mon roi ; donc votre pouvoir, votre fortune, vos titres, tout cela me revient de droit naturel ; et loin que je sois votre obligé, c'est moi, au contraire, qui pourrais vous demander compte de ce que vous m'avez privé si long-temps de mon rang et de ma liberté. Ainsi, remerciez-moi de ce que je ne vous fais pas payer ce que vous me devez.

lb nou

Insolent et barbare, tais- toi... Le ciel a tenu sa menace, et je vois en toi tout ce qu'il avait annoncé ; mais, bien que tu saches à présent qui tu es, et que tu te voies en un lieu où tu ne reconnais pas de supérieur, je t'en avertis, prends-y garde, sois humble, doux, humain ; car autrement, bien que tu te croies éveillé, tu t'apercevrais peut-être que tu n'as fait qu'un rêve.

Il sort.

SIGISMOND

Que dit-il? Qui! moi, je rêve, bien que je me croie éveillé!... Non je ne rêve point, car j'ai conscience de ce que j'ai été et de ce que je suis... Aussi a-t-il beau se repentir, il ne peut plus revenir sur le passé. Je sais qui je suis, et il a beau soupirer, se désoler, crier, il ne peut empêcher que je ne sois l'héritier de sa couronne. Quand je me suis laissé emprisonner, j'ignorais qui j'étais; mais à présent, je sais qui je suis, et je sais que je suis un composé d'homme et de bête sauvage.

Entre ROSAURA , sous des habits de femmes rosaura, à pari.

Je viens ici rejoindre la princesse, avec la crainte de rencontrer Astolfe. Clotaldo désire qu'il ne me voie pas et ne sache pas qui je suis; il dit que cela est pour moi de la plus haute importance, et je me confie à sa prudente affection, d'autant que je lui dois déjà l'honneur et la vie.

clairon.

De tout ce que vous avez vu ici, monseigneur, qu'est-ce qui vous platt le plus?

SIGISMOND

Rien ne m'a étonné, je m'attendais d'avance à tout cela ; une seule chose aurait pu me causer de l'admiration, c'est la beauté de la femme que j'ai vue... Je lisais un jour, je ne sais plus dans quel livre, que l'être qui doit le plus de reconnaissance à Pieu, c'est

l'homme, parce qu'il est un petit monde ; mais je pense à présent, moi, que c'est la femme, parce qu'elle est un ciel en abrégé, et qu'il y a aussi loin de l'homme à elle que de la terre au ciel ; — et cela est d'autant plus vrai de celle-ci...

rosaura, à part.

Le prince est ici ; retirons-nous.

SIG1SHOND.

Arrêtez, femme! écoutez! Ne réunissez pas ainsi dans le même moment, par votre apparition et votre disparition subites, l'orient et l'occident ; songez que si vous fuyez, le jour fuit avec tous, et que le monde est replongé dans les ténèbres... Mais que vois-je ?

ROSAURA.

Moi aussi, j'ai peine à en croire mes yeux.

3 'ai déjà vu cette beauté.

ROSAURA.

J'ai vu cette grandeur, cette pompe daw un état bien misérable et prisonnière.

sigismond, à part.

Maintenant je vis, je respire. — (A Rosaura.) Femme, — car il n'est pas de mot plus doux pour la bouche de l'homme, — femme, qui êtes-vous? Je ne puis voir vos traits, et il me semble que je vous ai déjà vue et que je vous dois mon adoration et ma foi. Qui êtesvous, femme divine?

rosaura, à part.

Il m'importe qu'il ne sache pas qui je suis. (Haut.) Je suis une dame infortunée de la princesse Estrella.

8JGISMOND.

Ne dites point cela, dites plutôt que vous êtes ce soleil dont la flamme fait vivre cette princesse, car elle s'éclaire de la splendeur de vos rayons 1 . J'ai vu dans le royaume des fleurs que la rose les gouvernait, et elle était leur reine comme étant la plus charmante. J'ai vu, au milieu des minéraux les plus riches, le diamant que tout le monde préférerait, et il était leur roi comme étant celui qui avait le plus d'éclat. J'ai vu dans la voûte azurée où les étoiles tiennent leur cour, que l'étoile de Vénus marchait la première parce qu'elle est de toutes la plus belle. J'ai vu, dans les plus hautes sphères, le soleil qui avait rassemblé les planètes et qui les présidait parce qu'il est la lumière du jour. Pourquoi donc lorsque, parmi les fleurs, les minéraux, les étoiles et les planètes, la plus belle est préférée, pourquoi servez-vous une beauté qui vous est inférieure, vous qui êtes le soleil, l'étoile de Vénus, le diamant et la rose?

1 Encore uno allusion au sens du mot estrella.

Entre CLOTALDO ; il s'arrête derrière la tapisserie. clotàldo, à part.

C'est à moi qu'il appartient de soumettre l'indomptable Sigismond, puisque je l'ai élevé. Mais que vois-je, ô ciel ?

rosaura, à Sigismond, Je suis confuse de vos louanges ; mon silence vous répondra mieux que je ne le ferais. Lorsque la raison se trouve intimidée, celui qui parle le mieux, seigneur, c'est celui qui se tait.

sigismond.

De grâce, ne vous éloignez pas. Songez que pour moi votre absence, comme je vous l'ai dit, c'est l'obscurité, ce sont les ténèbres.

ROSAURA.

Je demande à votre altesse cette permission.

sigismond.

Puisque vous vous en allez de vous-même, vous n'avez rien à demander.

ROSAURA.

Eh bien ! accordez-moi ce que je vous demande.

SIGISMOND

Prenez garde de lasser ma courtoisie et de me rendre grossier et brutal; car tout ce qui me résiste irrite ma patience.

ROSAURA.

Votre penchant à la colère et à la fureur pourrait être plus fort que votre patience ; mais il n'oserait ni ne pourrait, j'espère, surmonter les égards que vous me devez.

SIGISMOND

Ne serait-ce que pour vous montrer que je le puis , je suis capable de perdre le respect que je vous dois ; car je suis porté à faire tout ce qu'on me dit être au-delà de mon pouvoir. Aujourd'hui j'ai précipité de cette fenêtre un homme qui me disait que je ne le pourrais pas. Prenez donc garde que, pour voir si je le puis, je ne jette aussi votre honneur par la fenêtre

Il s'obstine. Que faire? Comment empêcher que sa fureur insensée n'attente aussi à l'honneur de ma fille?

ROSAURA.

Ce n'est pas en vain que l'on craignait que votre tyrannie ne préparât à ce royaume infortuné d'affreux scandales ! ce n'est pas en vain que l'on redoutait de vous des crimes, des trahisons, des assassinats!... Eh! que pourrait-on attendre d'un homme qui n'a d'humain que le nom, qui est plein d'un orgueil farouche, impitoyable, et qui a été élevé parmi les bêtes sauvages?

SIGISMOND

Je voulais vous empêcher de prononcer ces injures, et c'est pour cela que je vous parlais avec courtoisie, pensant que je commandait

ainsi vos égards ; mais si je suis un barbare quand je vous traite comme je faisais tout à l'heure, je veux que vos reproches soient plus vrais et mieux fondés, vive Dieu! — Holà! qu'on nous laisse seuls, qu'on ferme cette porte, et que personne n'entre.

Clairon sort.

rosaura , à part.

Hélas! je me meurs. {A Sigitmond.) Considérez, seigneur...

SIGISMOND

Je suis un tyran, et vous espérez me fléchir?

clotaldo, à part.

Quelle affreuse position! je ne puis plus y tenir; et il faut que je me montre à lui et que je m'oppose à sa fureur, dût-il me donner la mort. (// s'approche.) Arrêtez, seigneur.

sigismond.

Eh quoi! tu m'oses provoquer de nouveau, vieillard insensé? Tu ne crains pas ma colère? Comment a#-tu pénétré jusqu'ici?

J'ai entendu les accens d'une voix qui vous implorait, et je suis accouru pour vous prier d'être plus généreux, plus humain, si vous voulez régner, et de ne pas vous montrer aussi cruel en vous fiant sur ce que vous commandez ici à tous ; car , peut-être , ce n'est qu'un songe.

S1G1SMGHD.

En me parlant ainsi de mes illusions , tu excites ma rage. Je vais voir, en te tuant, si je suis bien éveillé ou si je rêve.

Au moment où il tire son poignard, Clotaldo relient son bras et s'agenouille.

CLOTALDO.

Ah! sans doute, par co moyen, je sauverai ma vie.

SIGISMOND

Ote ta main de dessus la poignée de ma dague.

CLOTALDO.

Jusqu'à ce qu'il vienne du monde qui puisse contenir votre fureur, je ne dois pas vous lâcher.

ROSAURA.

ciel !

SIGISMOND

Lâche-moi, te dis-je, vieillard insensé, ou je t'étouffe dans mes bras.

Ils luttent.

rosaura, appelant.

Au secours ! accourez ! on tue Clotaldo !

Elle sort.

Entre ASTOLFE, au moment où Clotaldo tombe à terre, et il se met entre

lui et Sigismond.'

ASTOLFE

Qu'est-ce donc, prince? Ne craignez-vous pas de souiller vos

JÔtiftNÉE II, SCÈNE I. 347

armes en les baignant an sang d'un vieillard?... Que votre brillante épée rentre dans son fourreau.

SIGISMOtftJ.

Quand elle sera teinte de son sang infâme...

ASTOLFB.

Il doit trouver à mes pieds un refuge ; ma venue doit lui servir à quelque chose.

SIGïSMOUt).

Elle vous servira à mourir. Vous m'aurez donné l'occasion de me venger du déplaisir que vous m'avez causé ce mâtin.

ASTOLFE

Si je tire l'épée, ce n'est pas pour vous insulter, mais pour défendre ma vie.

Asiolfe et Slglsmond se battent.

Entrent LE KOI, ESTRELLA cl leur suite.

CLOTALDO.

Ne l'offensez pas, seigneur*

LE ROI

Pourquoi ces épées?...

ESTRELLA

Astolfe! ô ciel! quelle douleur î

LE ROI

Que s'est- il done passé?

ASTOLFE

Rien, seigneur, grâce à votre arrivée.

S1G1SM0ND

11 s'est passé beaucoup d'événemens, seigneur; et entre autres choses, j'ai voulu tuer ce vieillard.

LE ROI

Quoi ! vous n'avez pas plus d'égards pour les cheveux blancs ?

CLOTALDO.

Seigneur, ne lui faites point de reproches; il n'y a eu aucun mal.

sigismoxd, au roi.

Il est plaisant à vous de me demander des égards pour des cheveux blancs î Vous même quelque jour, malgré vos cheveux blancs, je vous verrai à mes pieds ; car je ne suis pas encore vengé de l'indigne traitement que vous m'avez fait subir.

Il sort.

LE ROI

Avant de voir ce moment, tu retourneras endormi dans un lieu où tu croiras à ton réveil que tout ce qui t'est arrivé, étant un bien de ce monde, n'était qu'un rêve.

Le Roi el Clolaldo sortent. Restent Est relia et Aslolfe. ASTOLFE.

Hélas! quand le destin annonce des malheurs, le plus souvent iJ>

3i8 LA VIE EST UN SONGE.

s'accomplissent; il est aussi infaillible pour le mal qu'incertain pour le bien, et s'il annonçait toujours des événemens funestes, il ne se tromperait jamais. Sigismond et moi nous en sommes la preuve, Estrella, quoique d'une manière différente. Pour Sigismond, la destinée a prédit de tristes et sanglans malheurs, et elle a dit vrai, tout arrive ; mais pour moi, à qui elle avait promis le bonheur, la joie, le plus beau triomphe, et qui ai vu avec tant d'espérance, madame, l'éclat d'une beauté auprès de laquelle pâlit le soleil, — pour moi la destinée s'est trompée ; ou, du moins, sa prédiction, par le résultat, se trouve mêlée de vérité et de mensonge ; car elle m'a laissé entrevoir des faveurs, et maintenant je ne vois plus que dédains.

ESTRELLA

Je ne doute pas que toutes ces galanteries et ces belles paroles ne partent d'un cœur sincère; mais elles s'adressent, sans doute, à une autre femme dont vous aviez le portrait suspendu à votre cou lorsque vous m'êtes venu voir ; c'est pourquoi elle doit seule entendre ces gracieux complimens, et seule vous en récompenser. Ce n'est pas une bonne recommandation en amour que les soins que l'on a rendus à une autre dame.

Entre ROSAUR A ; elle s'arrête derrière la tapisserie.

rosaura, à part.

Grâces à Dieu, mes malheurs sont au comble ! Après ce que je vois, je n'ai plus rien à craindre.

ASTOLFE

Je ne porterai plus sur mon sein ce portrait, puisque votre ima*e règne seule dans mon cœur. — Je vais le chercher. — (A part.) Que Rosaura me pardonne cet outrage; mais l'absence rend infidèles les hommes et les femmes.

Il sert.

rosaura, à part.

Je craignais d'être vue et n'ai rien pu entendre.

estrella, appelant.

Astrea!

Rocaura se montre.

ROSAURA.

Madame!

ESTRELLA

Je me réjouis que ce soit vous qui vous soyez présentée; j'ai à vous confier un secret.

ROSAURA.

C'est trop d'honneur, madame, pour celle qui vous obéit.

ESTRELLA

Depuis le peu de temps que je vous connais, Astrea, je me suis

JOURNEE il, SCÈNE I. 349

attachée à vous on ne peut plus ; aussi je veux vous confier une chose que je me suis bien souvent cachée à moi-même.

ROSAURA.

Je suis votre esclave.

ESTRELLA

Pour vous dire cela en peu de mots, vous saurez que mon cousin Âstolfe doit m'épouser, — si toutefois la fortune permet que ce bonheur me dédommage de tous mes chagrins. J'ai été affligée de lui voir porter au cou le portrait d'une dame; je le lui ai avoué avec douceur, il a été sensible à ma remarque, ii m'aime, et sort à l'instant pour m'aller chercher ce portrait. Or, pour des raisons que vous devinez sans peine, il m'en coûterait de recevoir ce portrait de ses mains ; demeurez ici à l'attendre, et quand il arrivera, priez-le de ma part qu'il vous le remette. Je ne vous en dis pas davantage ; vous avez de l'esprit, vous êtes charmante, et vous devez savoir ce que c'est que l'amour.

Elle sort.

ROSAURA.

Plût a Dieu qu'il n'en fût pas ainsi!... Que le ciel me soit en aide! Existe-t-il une personne assez sage, assez prudente, pour prendre un parti raisonnable dans une situation aussi difficile?... Est-il une personne au monde à qui le ciel inclément envoie autant d'ennuis et de chagrins?.... Que faire au milieu de ce trouble, où je ne vois point la conduite que je dois tenir, et où je n'aperçois ni soulagement ni consolation?... Quand une fois on a éprouvé un malheur, tous les malheurs arrivent à la suite, et il semblerait qu'ils s'engendrent les uns des autres. Un sage disait que les malheurs étaient lèches, parce qu'un ne va jamais seul. Moi je dirais plutôt qu'ils sont braves, car ils vont toujours en avant, ne reculent jamais ; et quand on marche avec eui, on n'a pas à craindre qu'ils vous laissent en chemin et vous abandonnent. Je le sais, moi qui, dans tous les événemens de ma vie, les ai sans cesse trouvés à mes côtés, moi qui n'en ai jamais été délaissée, moi qu'ils accompagneront fidèlement, j'en suis assurée, jusqu'à la mort... Hélas.! que faire en cette circonstance? Si je dis qui je suis, Clotaldo, qui a bien voulu m'accorder sa protection, peut s'en offenser; d'autant qu'il m'a dit qu'il attendait de mon silence la réparation de mon honneur... Si je ne dis pas à Astolfe qui je suis ej qu'il me voie, il saura bientôt à quoi s'en tenir; car si ma voix, si mes regards essaient de le tromper, mon âme n'en sera pas capable, et, révoltée, elle accusera de mensonge mon regard et ma voix... Que faire? quel est mon but? Hélas! j'aurais beau me préparer, quand viendra l'occasion j'agirai selon l'instinct de ma douleur; car c'est la douleur qui gouverne un cœur malheureux. Laissons donc, laissons agir ma douleur suivant l'inspiration du moment. — Mais, ô ciel! puisque voici déjà l'occasion et le moment, protége-moi, soutiens-moi ! i. 20

Entre A8TOLFB ; il lient à la main un portrait.

AtTOLFC.

Voici, madame, le portrait... Mais, grand Dieu!

*o*au*a.

D'où vient l'étonnemeut de ?otre alteate?

ASTOLTM.

De ce que je voua vois et de ce que je vous entends, Rosaura.

ROSAUMA.

Moi, Rosaura!... votre altesse eit dans l'errear; elle me prend sûrement pour une autre. Mon nom est Astrea, et je ne mérite point de vous causer un pareil trouble.

ASTOLFI.

Ne cherche! pas davantage à me tromper ; mes sentiment ne m'abusent point; et si je voua parle comme à Astrea» je tous aime comme Rosaura.

ROSAURA.

Je ne comprends point votre altesse, et, par conséquent, il m'est impossible de lui répondre. Je vous dirai seulement que la princesse Kstrella m'a commandé de vous attendre en ce lieu, de tous demander de sa part ce portrait, et de le lui porter au plus tôt. C'est la princesse qui l'ordonne, et je dois lui obéir *.

ASTOLFB.

Non, Rosaura, malgré tous vos efforts, vous ne pourrez pas m'abuser. Vous même vous ne savei pas dissimuler, et vous devriez au moins mettre vos regards d'accord avec vos paroles ; car comme vos yeui démentent ce que vous dites, il est impossible de tous croire.

ROSAURA.

Je n'ai qu'un seul mot à vous dire, prince: c'est que j'attends le portrait.

ASTOLFE

Puisque vous voulez continuer cette fiction, je vous répondrai en conséquence. Vous direz à l'infante, Àstrea , que j'ai trop d'estime et de respect pour elle pour lui envoyer un simple portrait, et que je trouve plus gracieux et plus convenable de lui envoyer l'original. Vous n'avez donc qu'à vous présenter devant elle , et elle verra ce qu'elle veut voir.

ROSAURA.

Quand on désire vivement une chose, on ne consent jamais volontiers à en accepter à la place une autre qui, même, aurait plus de valeur. J'attendais de vous un portrait, et l'original a beau valoir davantage, je n'en veux pas. Que votre altesse me donne donc ce portrait, car je ne puis m'en aller sans cela.

1 Antre allusion au sens de eitrella. Mot à mot : Môme daas les choses de moindre importance, comme elles sont toujours à mon dommage, c'est mon étoile qui les veut.

ASTOLfft.

Je ne vous le donnerai pas.

ROSAURA.

Alors je le prendrai.

ASTOLFB.

Vous ne réussirez pas.

ROSAURA.

Vive Dieu ! il ne tombera pas aux mains d'une autre femme.

ASTOLFB.

Vous êtes bien impérieuse.

ROSAURA.

Et vous, bien perfide.

ASTOLFE

Assez, ma Rosaura.

Je ne suis point à vous ! vous mentez!

Ils luttent en se disputapl le portrait.

Entre ESTRELLA.

RSTRELLA.

Astrea? Astolfe? qu'est ceci?

ASTOLFB, à part.

Ciel ! la princesse 1

rosaura, à part.

amour ! inspire-moi pour que je puisse avoir ce portrait. {Haut.) Si vous désirez savoir ce qui s'est passé, madame , je puis vous le dire.

astolfe, ba$ t à Ro$aura,

Que prétendez-YOus?

ROSAURA.

Vous m'aviez ordonné d'attendre ici le prince Astolfe et de lui demander de votre part un portrait. Demeurée seule, et préoccupée de l'ordre que vous m'aviez donné, je me suis rappelé que j'avais par hasard sur moi un portrait. J'ai voulu le voir, pour me distraire un moment par cet enfantillage; il m'est échappé de la main, il est tombé par terre. Le prince qui est entré en ce moment l'a relevé ; et comme sans doute il vous apportait l'autre d'assez mauvaise grâce et à contre-cœur, il aurait voulu vous donner celui-ci à la place ; mais comme c'est le mien, après avoir vainement employé la prière, je cherchais dans mon dépit à le lui arracher. Vous n'avez qu'à demander au prince ce portrait, vous verrez que c'est le mien.

ESTRELLA

Astolfe, laissez-moi voir ce portrait.

ASTOLFE

Madame...

BSTRELLA.

En vérité, il est ressemblant.

ROSAURA.

N'est-ce pas la mien?

BSTRELLA.

Qui en doute t

ROSAURA.

Maintenant demandez-lui l'autre.

BSTRELLA.

Prenez le vôtre, et allez-vous-en.

rosaura, à part.

Maintenant j'ai mon portrait, advienne que pourra!

Elle sort.

ESTRRLLA.

A cette heure donnez-moi l'autre portrait que je tous ai demandé. Car, bien que je ne compte plus vous revoir ni vous parler jamais, je ne veux pas qu'il reste en votre pouvoir, par cela seul que j'ai eu la sottise de vous le demander.

astolfe, à part.

Comment sortir de cette situation embarrassante? (Haut.) Je voudrais, belle Estrella, obéir à vos ordres; mais cependant il m'est impossible de vous donner ce portrait, parla raison que je...

ESTRELLA

Vous êtes un amant bien mal appris et bien grossier. Eh bien ! je n'en yeux plus, de ce portrait ; car je ne veux plus me souvenir que j'ai pu vous le demander.

Elle sort.

ASTOLFE

Écoutez! arrêtez !... Que Dieu me soit en aide, Rosaura !... Comment donc suis-je venu en Pologne pour me perdre et te perdre en même temps !

11 sort.

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