SCÈNE III
Un lieu retiré dans la campagne.
On bat le tambour, des Soldais défilent dans le lointain. Entrent SIGISMOND,
couvert de peaux de bête, et CLAIRON.
SIGISMOND
Si Rome triomphante, comme à son premier Age, me voyait en ce jour, comme elle saisirait avec joie l'occasion de mettre à la tète de ses armées une bête sauvage dont le courage irrésistible aurait bientôt conquis le monde!... Mais ne laissons pas s'élever si haut nos pensées orgueilleuses, et ne désirons pas tant la gloire humaine, si nous devons regretter de l'avoir obtenue quand elle se sera évanouie. Moins cette gloire sera grande, moins nous la regretterons, quand nous l'aurons perdue.
On entend le bruit du clairon.
CLAIRON
Sur un cheval rapide et fougueux, qui, à lui seul, représente les quatre élémens, — car son corps, c'est la terre; son âme, c'est le feu; son écume, c'est l'eau, et son souffle, c'est l'air; — donc, sur ce monstre composé, qui a la forme d'un cheval, et qui vole plutôt qu'il ne court, arrive vers nous une femme guerrière.
SIGISMOND
Elle a un éclat qui m 'éblouit.
CLAIRON
Vive Dieu ! c'est Rosaura.
Il sort.
C'est le ciel qui me l'envoie.
Entre ROSAURA , portant une épée et une dague.
ROSAURA.
Généreux Sigismond, de qui la majesté héroïque sort enfin des ténèbres où elle était ensevelie, et qui, semblable à cet astre dont les rayons brillans éclairent au loin les monts et les mers, vous levez enfin sur la Pologne, dont vous êtes le bienfaisant soleil; je viens vous prier d'accorder votre protection à une femme malheu-
reusc, qui, par cela même, a, pour l'obtenir, deux titres, dont no •eut suffit pour lui mériter l'assistance de tout homme de cœv. Voilà trois fois que je me présente à vos yeux, et cependant tous ne pouvez pas savoir qui je suis, car chaque fois, je me suis présentée a vous sous un costume différent. La première, vous ayez pu penser que j'étais un homme, dans la prison où vous étiez enfermé, et où j'oubliai mes chagrins en voyant votre malheur; la seconde, voua m'avez parlé comme à une femme, à cette époque où votre grandeur ne fut qu'une ombre et passa comme un rêve; enfin, vous me \oyez aujourd'hui, pour la troisième fois, dans un équipage qui participe de celui des dcui sexes, car je porte les habits d'une femme et les armes d'un homme... Et pour que votre pitié m'acrorde une protection plus complète et plus efficace , veuillez entendre, je vous prie, le récit de mes tragiques infortunes. — Je suis née, à la cour de Moscovic, d'une mère noble, qui devait être fort belle, car elle fut bien malheureuse. Elle attira l'attention d'un perfide que je ne nomme point, parce qu'il m'est inconnu. Ma mère, persuadée par ses propos galans , et croyant à la parole qu'il lai donnait de l'épouser , eut la faiblesse de céder , faiblesse qu'elle pleure encore aujourd'hui, car il ne tarda pas à l'abandonner, en lui laissant son épée que je porte à mon côté, et qui ne tardera pas h sortir du fourreau... mariage!... ô mystère profond, impénétrable!... Je naquis, et je fus la vivante image de ma mère, non pas sans doute pour la beauté, mais pour l'infortune et le malheur. 11 est inutile, après cela, que je vous raconte avec détail ma disgrâce. Tout ce que je puis vous dire, c'est que celui qui m'a enlevé l'honneur et qui en triomphe aujourd'hui avec orgueil , c'est le prince Astolfe... Hélas! en prononçant ce nom, je sens mon cœur se soulever de colère et d'indignation... Oui, c'est lui qui, oubliant et ma confiance et les joies qu'il avait trouvées près de moi (car lorsqu'on n'aime plus, on perd jusqu'à la mémoire de l'amour), c'est lui qui m'a délaissée, pour venir en Pologne, où il prétend à l'empire et à la main d'Estrella... Trompée, offensée, jouée ainsi par un homme, je demeurai triste, désolée, morte et livrée, pour ainsi dire, à toute la confusion de l'enfer. Je ne parlais à personne de ce qui m'était arrivé; mais mon silence parla plus haut que je n'aurais voulu; et ce fut au point qu'un jour ma mère, me prenant à l'écart, crut devoir me parler seule à seule. Je ne vous dirai point que je lui confiai mon aventure : non, mon secret sortit de mon cœur impétueusement et à la hâte, comme si je l'eusse délivré de la prison où je le renfermais. Je vous avouerai même que je n'eus pas trop de honte avec elle ; je savais qu'elle avait passé par une semblable disgrâce, et cela m'encourageait à lui conter la mienne. Hrcf, ma mère m'écouta avec une indulgente bonté, et me consola par la confidence de ses propres chagrins ; mais elle ne voulut pas qu'à son exemple, j'attendisse du temps la réparation à laquelle
J'avais droit, pensant que, comme elle, je l'aurais attendue vainement; elle me conseilla de chercher par moi-même à rétablir mon honneur, en venant à la poursuite de celui qui m'avait abandonnée. Donc, après m'avoir fait revêtir des habits d'homme, lesquels lui semblaient mieux convenir à mon entreprise, elle dépendit de la muraille une vieille épée... (elle tire son épée) c'est cette épée dont je vous parlais tout à l'heure et qu'il est temps de sortir du fourreau... elle me la donna en me disant : «Rends-toi en Pologne , et fais en sorte que les seigneurs les plus nobles te voient cette épée ; quelqu'un d'eux, en la voyant, t'aecordera sa bienveillance et sa protection. » Je vins donc en Pologne ; et je n'ai pas besoin de vous dire qu'à peine y fus-je arrivée, mon cheval, qui avait pris le mors aux dents, m'emporta jusque près de l'endroit où vous étiez enfermé et où vous fûtes si étonné de me voir. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que Clotaldo, qui d'abord s'était passionné pour ma cause, qui avait demandé ma grâce au roi, et qui m'avait placée comme dame auprès d'Estrella pour qu'il me fût plus facile d'empêcher son mariage , — Clotaldo, persuadé maintenant qu'il importe au bien du royaume qu'Astolfe épouse la princesse , me conseille de renoncer à mes prétentions, ce qui est contre mon honneur. Pour moi, noble et vaillant Sigismond, joyeuse de ce qu'enfin sorti de cette horrible prison où s'écoulait tristement votre existence, vous avez pris les armes contre un père tyrannique et cruel, je viens vous offrir mon concours; je viens, nouvelle Pallas, offrir à un nouveau m Mars mon bras et mon épée. Marchons donc, noble et vaillant héros, marchons sans retard ; car il nous importe à tous deux d'empêcher ce mariage : à moi, pour que le prince n'épouse pas une autre femme ; à vous, parce que la réunion de leurs royaumes et de leurs forces vous rendrait plus difficile la victoire... Femme, je viens vous prier de m'aider à recouvrer mon honneur; homme, je viens vous exciter à recouvrer votre couronne... femme, je viens attendrir un cœur qui ne peut pas être insensible à ma prière; homme, je viens vous servir de mon courage et de mes armes. Et c'est pourquoi, pensez-y bien, si vous veniez à m'inspirer de l'amour comme à une femme, pour défendre mon honneur, comme un homme, je vous donnerais la mort; car si, pour la faiblesse et la plainte, je suis une femme, je suis un homme pour venger mon honneur.
sigismond, à part.
ciel 1 si tout cela n'est qu'un rêve, donne-moi le pouvoir d'en conserver le souvenir, car j'aurais peine à me rappeler tout ce que j'ai entendu dans ce rêve!... Que Dieu me soit en aide! Comment sortir de toutes ces difficultés qui m'assiègent, ou comment en distraire ma pensée?... Quelle peine! quel doute! Si cette grandeur où je me suis vu un moment n'a été qu'un rêve, comment se fait-il que cette femme m'en donne des renseignemens si précis? C'a donc été la vérité et non pas un rêve... Et si cela est la vérité, — autre.
embarras non moins grand, — comment donc ma vie l'appelle-t-elle un rêve ? Est-ce donc à dire que la gloire de ce monde ressemble tant à un rêve, que la plus véritable n'est qu'un mensonge, et que la plus fausse a quelque chose de vrai? Y a-t-il de Tune à l'autre si peu de différence que l'on puisse se demander si ce que l'on voit est vérité ou mensonge? sont-elles si semblables que l'on puisse hésiter entre les deux? Eh bien 1 s'il en est ainsi, et si la grandeur, si le pouvoir et la majesté doivent s'évanouir comme des ombres, sachons mettre à profit le moment qui nous est donné, et jouissons de ce rêve... Rosaura est en mon pouvoir, mon Ame adore sa beauté; profitons de l'occasion; que mon amour n'écoute que les désirs qui le transportent. Ceci est un rêve; eh bien! rêvons du bonheur, le malheur viendra assez tôt... Mais quoi l mes paroles mêmes m'entraînent dans des idées bien différentes l... Si tout cela n'est qu'un rêve, si tout cela n'est que vaine gloire, quel homme, pour la vaine gloire de ce monde, perdra ainsi follement une gloire divine? Est-ce que le bonheur passé n'est pas un rêve? est-ce qu'en se rappelant les plaisirs qu'on a goûtés, on ne finit pas toujours par se dire à soi-même : j'ai rêvé tout cela ?... Eh bien ! puisque voilà mes illusions tombées, et puisque je suis désormais convaincu que Je désir n'est chez l'homme qu'une flamme brillante qui convertit en cendres tout ce qu'elle a touché, — poussière légère qui se dissipe au moindre vent, — ne pensons donc qu'à ce qui est éternel, et à cette gloire durable où le bonheur et la grandeur n'ont ni fin, ni repos, ni sommeil... Rosaura a souffert dans son honneur, il est de mon devoir de le lui rendre et non pas de le lui ôter ; et, vive Dieu ! je veux le recouvrer plutôt encore que ma couronne... Fuyons une occasion pour moi si dangereuse. (Aux soldats.) Sonnez l'alarme. [A part.) 11 faut que je livre bataille avant que le soleil éteigne ses rayons de flammes dans les eaux de l'Océan.
ROSAURA.
Eh quoi! seigneur, vous vous éloignez, et ma douleur n'a pas encore obtenu de vous une seule parole! Pourquoi ne laissez- vous pas tomber sur moi un seul regard? pourquoi détournez-vous le visage?
S1GISMOND.
Rosaura, le devoir m'ordonne de vous traiter ainsi, afin que je
puisse plus tard vous montrer toute ma compassion. Ma voix ne
vous répond pas pour que mon honneur vous réponde ; je ne vous
parle pas pour que mes actions vous parlent en ma place, et je ne
vous regarde pas, parce qu'on est obligé de ne point s'occuper de
votre beauté lorsqu'on veut s'occuper de votre honneur.
il son.
ROSAURA.
Que signifie cette énigme, ô ciel ? N'avais-je pas assez de mes chagrins? et devait-il y ajouter avec ces paroles équivoques?
Entre CLAIRON.
CLAIRON
Ah ! madame, je vous retrouve enfin !
ROSAURA.
Eh bien! d'où viens-tu, Clairon?
CLAIRON
J'ai été enfermé dans une tour, où ma mort a été sur le tapis ; on l'a jouée aui cartes, et j'ai été assez "heureux pour avoir quinola 1 . Je puis, grâce à cela, vous apprendre une nouvelle.
ROSAURA.
Laquelle?
CLAIRON
Je sais le secret de votre naissance; et, en effet, le seigneur Clotaldo... ( On entend un bruit de tambours,) Mais quel est ce bruit?
ROSAURA.
Qu'est-ce que cela peut être? ?
CLAIRON
Une armée sort de la ville pour combattre celle du fier Sigismond.
ROSAURA.
Pourquoi ne suis-je pas à ses côtés? Ne serait-ce pas une indigne lâcheté? Marchons, et ne donnons pas au monde un scandale de plus!...
Elle sort.
voix, du dehors.
Vive notre roi !
Vive notre liberté !