D AUTRES VOIX
CLAIRON
Oui, vive le roi et la liberté en même temps! et qu'ils vivent contens tous deux! Pour moi, quelque chose qui arrive, j'ai résolu de ne pas m'en affliger; et me mettant à l'écart au milieu de tout ce tapage, je veux aujourd'hui, comme Néron, me moquer de tout et ne prendre nul souci... Si fait, je me soucie encore d'une chose, c'est de moi; et, caché ici, je veux voir toute la fêle; l'endroit est favorable, la mort ne viendra pas me chercher derrière ces rochers ; je fais la figue à la mort 3 .
1 Le jeu de quinolas consiste à rassembler quatre caries, une de chaque couleur ; et celui qui a le plus de points gagne la partie.
* Faire la faue, c'est montrer le pouce entre les deux doigts voisins en fermant le poing, en signe de mépris. Notre vieux Régnier a dit :
- Faisait la figue au nex du pédant d'Alexandre. »
On entend le bruil des tambours, le cliquetis des armes, el entrent LE ROI,
CLOTALDO et ASTOLFE , fuyant. .
LE ROI
Fut-il jamais un roi plus malheureux? fut-il jamais un père aussi persécuté ?
Votre armée, de toutes parts vaincue, fuit au loin en désordre.
ASTOLFE
Et les trattres sont maîtres du champ de bataille.
LE ROI
Dans les luttes de ce genre, ce sont les vainqueurs qui ont le droit pour eux, et les trattres, ce sont les vaincus. Fuyons donc, Clotaldo, fuyons le traitement cruel que nous réserve un fils inhumain.
On eniend une décharge d'armes à feo, Clairon tombe blessé. CLAIRON.
Que le ciel me soit en aide !
ASTOLFE
Quel est ce malheureux soldat qui vient de tomber tout sanglant à nos pieds?
CLAIRON
Je suis un pauvre malheureux qui, pour avoir voulu me préserver de la mort, suis allé la chercher; je la fuyais et elle m'a atteint, car il n'y a pas d'endroit où elle ne pénètre ; d'où il se peut conclure que plus on veut éviter ses coups, plus on s'expose à les recevoir. Aussi, retournez, retournez au combat; on est plus en sûreté au milieu du feu et des armes que derrière la plus haute montagne, puisque le destin est si puissant et si irrésistible qu'il se fait partout un chemin. C'est pourquoi, vainement vous espérez par la fuite vous soustraire à la mort. Songez-y bien, vous mourrez si Dieu a décidé que vous devez mourir.
Il tombe hors de la scène.
LE ROI
Songez-y bien, vous mourrez si Dieu a décidé que vous devez mourir!... Hélasl 6 ciell comme il établit bien l'ignorance et la faiblesse de l'homme, ce cadavre qui parle ainsi par la bouche d'une blessure dont le sang qui s'en échappe, comme un langage plein d'éloquence, nous enseigne si bien que toutes les dispositions de l'homme sont impuissantes contre une force et une volonté supérieure. En effet, moi qui voulais épargner d'affreux désastres à mon pays, ne l'ai-je pas moi-même remis aux mains de ceux dont je le voulais délivrer?
CLOTALDO.
Bien que la destinée connaisse tous les chemins, seigneur, et qu'elle trouve derrière les plus épais rochers celui qu'elle cherche, il n'est pas chrétien de dire qu'on ne peut pas se préserver de sa ri-
gucur. On le peut, croyez-moi, et l'homme sage triomphe souvent de la destinée. Si donc vous n'avez pas ici toute la sécurité nécessaire, faites tout ce qu'il faut pour vous sauver.
ASTOLFE
Sire, Clotaldo vous parle tout à la fois avec la prudence de l'âge mûr et avec la résolution de la jeunesse. Dans le bois épais qui couvre cette partie de la montagne, est un cheval plus rapide que le vent; montez-le et fuyez; moi, pendant ce temps, je protégerai votre fuite.
LE ROI
Si Dieu a décidé que je devais mourir aujourd'hui, et si la mort me cherche, je veux l'attendre ici et la voir face à face.
On sonne l'alarme, et entre SIGISMOND, à la tête de ses troupes.
UN SOLDAT
C'est dans les détours de la montagne et parmi les hautes bruyères que le roi s'est caché.
SIGISMOND
Suivez-le, et fouillez le bois avec soin, en regardant tous les arbres.
Fuyez, seigneur!
LE ROI
Pourquoi ?
ASTOLFE
Quelle est votre intention ?
LE ROI
Laissez-moi, Astolfe.
Que voulez-vous?
CLOTALDO.
LE ROI
Je veux recourir au seul moyeu de salut qui me reste. ( Il s'avance vers Sigismond et s'agenouille.) Me voilà, prince, à vos pieds, que je couvre de mes cheveux blancs. Prenez ma couronne, prenez mon rang et mes titres, traitez-moi en captif; qu'enfin, par ma disgrâce, la prédiction du destin et la volonté du ciel s'accomplisse.
SIGISMOND
Nobles hommes de Pologne, qui voyez avec étonnement ces événemens merveilleux, faites silence, écoutez votre prince: — Ce que Dieu a déterminé dans 4 ses conseils, ce qu'il a écrit de son doigt sur les tables azurées du ciel, ce qu'il a annoncé dans ce livre magnifique au moyen des astres et des étoiles qui en sont les lettres d'or, — ne ment et ne trompe jamais ; celui qui ment, celui qui trompe, c'est celui qui les étudie dans de mauvais desseins et qui prétend les expliquer. Mon père, ici présent, par crainte de mon mauvais
naturel, a fait de moi, en quelque sorte, une béte sauvage ; quand bien môme, grâce à la noblesse d'un sang généreux, je serais oé modeste et docile, une pareille éducation aurait suffi à me donner des mœurs féroces ; n'était-ce pas là un singulier moyen de me rendre doui et humain?... Si Ton disait à un homme : a Une béte féroce doit te donner la mort, » ne serait-il pas insensé d'en réveiller une qu'il trouverait endormie? Si Ton disait à un homme: « Cette épée que tu portes à ton côté doit être la cause de ta mort,» ne serait-il pas plaisant qu'il espérât se sauver en la tirant do fourreau et en la tournant contre son sein? Si l'on disait à on homme : « Tu dois périr et demeurer enseveli sous les flots, » comprendriez-vous que cet homme se lançât à la mer, alors qu'en furie elle élève jusqu'au ciel, les unes sur les autres , les montagnes de seseaui courroucées?... La même chose lui est arrivée qu'à l'homme qui, menacé d'une béte féroce, la réveille; et à l'homme qui, craignant une épée, la tire contre lui-même ; et à l'homme qui, devant périr dans les flots, se lance à la mer au milieu de la tempête... Et quand bien même,— écoutez-moi, je vous prie! — quand bien même mon naturel eût été une béte féroce endormie, ma fureur une épée sans tranchant, et ma cruauté un temps calme et tranquille, ce n'est point par l'injustice que l'on triomphe de la fortune ; au contraire, par l'injustice, on ne fait que l'irriter ; et pour la vaincre, il faut s'armer de sagesse et de modération. Rappelez-vous aussi qu'il n'est pas possible de se mettre à l'abri du malheur qui doit venir; il faut attendre qu'il arrive, et alors, agir suivant les conseils de la prudence... Donc, qu'il vous serve de leçon ce spectacle étrange, prodigieux, horrible, qui frappe vos yeux en ce moment ; car qu'y a-t-il de plus étrange, de plus prodigieux, de plus horrible, que de voir abattu à mes pieds mon père et mon roi?... Le ciel avait prononcé la sentence, il a voulu s'y soustraire, il ne l'a point pu ; le pourrai-je, moi qui suis plus jeune, moi qui lui suis, à un si haut degré, inférieur en science et en mérite? {Au roi.) Levez-vous, seigneur, donnez-moi votre main ; vous devez être convaincu maintenant que vous n'avez pas interprété comme il fallait la volonté du ciel... Pour moi, je m'humilie devant vous, et, sans essayer de me défendre, j'attends votre vengeance.
LE ROI
Mon fils, une conduite si généreuse vous donne à mes yeux une nouvelle existence, et vous êtes désormais l'enfant de mon cœur. A vous, mon fils, le titre que je portais, à vous mon sceptre et ma couronne ; vos beaux faits vous établissent roi.
TOUS
Vive, vive Sigismond I
SIGISMOND
Puisqu'il m'est permis aujourd'hui de songer à des victoires, il en est une que je dois chercher avant tout : c'est celle que je rem-
porterai sur moi-même. — Àstolfe, donnez sans retard la main à Rosaura; tous savez que cette réparation est due à son honneur, et je l'attends de vous.
ASTOLFE
Seigneur, j'ai contracté, je l'avoue, des obligations à son égard; considérez , cependant, qu'elle-même ignore qui elle est, et qu'il serait indigne de moi d'épouser une femme qui...
CLOTALDO.
Arrêtez, n'achevez pas. ..Rosaura est aussi noble que vous, Astolfe, et mon épée le soutiendra dans le champ. Elle est ma fille : c'est tout dire.
ASTOLFE
Que dites-vous?
CLOTALDO.
J'attendais, pour découvrir ce secret, que je l'eusse vue honora* blement établie. Je ne puis entrer en ce moment dans de plus longs détails; mais enfin, elle est ma fille.
ASTOLFE
Puisqu'il en est ainsi , je ne me refuse plus à tenir ma parole .
Maintenant, pour qu'Estrella ne regrette pas tant la perte d'un si noble prince , je veux lui donner de ma main un mari qui ne le cède en rien à Astolfe, soit par la fortune soit par le mérite. ( A Estrella. ) Donnez-moi la main.
ESTRKLLA.
Je ne m'attendais pas à tant de bonheur.
SIGISMOND
Quant à Clotaldo, qui a servi mon père si fidèlement, j'espère ravoir toujours pour ami, et je lui accorde d'avance toutes les grâces qu'il peut souhaiter.