DON GUT1ERRE
Sire, sire, ne jurez pas!... Il vaut mieux que je cesse d'être celui que je suis que de vous irriter.
le roi, à part.
C'est ce que je voulais. S'il me trompe, Léonor l'entendra ; et s'il me dit la vérité, Léonor connaîtra que je la sais. {Haut.) Parlez donc!
DON GUTIERRE.
C'est contre mon gré, sire. — Une nuit, étant entré chez elle, j'entendis du bruit dans une pièce; j'y allai, mais au moment même où j'ouvrais la porte, je distinguai à travers l'obscurité le corps d'un homme qui se précipitait du balcon. Je descendis après lui, et je me mis à sa poursuite. Que vous dirai— je? Il s'échappa sans que j'eusse pu le reconnaître. Après cela, quoique dona Léonor se soit expliquée avec moi, et quoique je n'aie jamais cru entièrement à un véritable outrage, cela en fut assez pour que je renonçasse à l'épouser ; car, à mon avis, l'amour et l'honneur sont deux passions de l'âme qui font cause commune, et s'enchantent ou s'irritent l'une l'autre; et, par conséquent, ce qui offense l'amour offense aussi l'honneur.
don arias, à part.
Que le ciel me soit en aidei C'est lui !
Entre DONA LÉONOR.
DONA LÉONOR
Que votre majesté me pardonne ; je ne puis point ne pas paraître .en entendant exprimer des soupçons aussi injurieux.
le roi, à part.
Vive Dieu! don Gutierre me trompait; autrement Léonor n'aurait point paru.
DONA LÉONOR
En entendant traiter ainsi mon honneur, c'eût été à moi une grande lâcheté que de ne pas répondre, et je répondrai. — Quoi! don Arias, c'est vous !
DON ARIAS
Calmez-vous, de grâce, madame.
DONA LEONOR
C'est vous, don Arias, et vous vous taisc7 !
DON ARIAS
Un moment, madame, et vous serez satisfaite. — Sire, que votre majesté me permette de dire quelques mots; c'est à moi qu'il appartient de défendre l'honneur de cette dame. Cette même nuit dont il est question, une femme avec laquelle je me serais marié, si depuis la Parque cruelle n'eût tranché le fil de ses jours, était allée rendre visite à dona Léonor. Moi, je suivis ses pas, et j'entrai dans la maison de dona Léonor sans qu'elle pût s'y opposer. Alors arriva don Gutierre. Aussitôt dona Léonor, éperdue, m'ordonna de me retirer dans une pièce voisine. J'obéis... maudit soit celui (quoique je ne veuille pas me maudire) qui écoute les vaines craintes d'une femme ! J'entendis bientôt la voix de don Gutierre et les pas qui approchaient. Je m'imaginai qu'il était le mari de la mattresse de la maison, et je pris la fuite. Je ne devais pas moins à l'honneur compromis d'une dame. Mais puisque aujourd'hui je vois que don Gutierre n'était pas le mari de dona Léonor, et qu'elle n'a pas manqué à ce qu'elle est, que votre majesté m'accorde le champ où je défende une si juste, si noble et si belle cause. La loi le concède aux chevaliers.
DON GUTIERRE.
Je me présenterai. En quel lieu ? à quelle heure?
don arias, mettant ta main snr son épée.
Marchons !
Dtm gutierre, de même.
Je vous suis !
ie roi.
Comment! vous mettez la main sur vos épées en ma présence ï Vous avez donc oublié tout respect? Il y a donc de la fierté là ou je suis? {FI appelle.) Holà! hommes d'armes ! {Entrent des soldats.) Qu'on les emmène prisonniers, et qu'on tes mette à la Tour!— Remerciez-moi l'un et l'autre de ce que je ne vous châtie pas autrement.
Il fort.
BON ARIAS
Si Léonor a perdu par moi sa renommée, elle la retrouvera par ftioi aussi. On ne m'accusera pas d'avoir mal défendu l'honneur d'une dame»
DON GUTIERRE.
i)e qui m'afflige, ce n'est pas de voir le roi si sévère et si cruel* ce qui m'afflige, c'est de ne pas te voir aujourd'hui, ô Mencia !
Don Arias el don Gutierre sortent, emmènes par les soldais.
l'infant, à part.
Voilà don Gutierre prisonnier! Cette nuit, parti sous le prétexte
d'une chasse, je verrai celle que j'aime. (Haut,) Viens avec moi, don Diègue. {A part.) Je serai vainqueur ou je périrai.
L'Infant et don Dièguc sortent.
DONA LÉONOR, teule .
Grands dieux, je me meurs! — Ingrat, perfide et traître, sans loi et sans foi, daigne le ciel me venger de l'injure que tu as faite à mon honneur! Puisses-tu souffrir les mêmes maui que je souffre, et mourir pareillement déshonoré ! —Hélas ! hélas !... amen! amen !
JOURNÉE DEUXIEME