SCÈNE in
La place de palan.
Entrent LE ROI el DON D1ÈGUE; ils sont enreloppés dans un manteau ; de couleur et ils tiennent une épce à la main.
LE ROI
Tenez cette épée, don Diègue.
DON DIÈGUE
Vous rentrez bien tard, sire.
J'ai couru toute la nuit à travers les rues de la ville. On parle beaucoup des incidens, des aventures qui se passent la nuit à Se*
JOUflNÉE II» SCÈNE III. 105
ville. J'ai voulu voir les choses par moi-même, afin de mieux savoir ce qu'il convient de faire pour mettre l'ordre ici.
DON DIKGUB.
Je ne puis que vous approuver, car an rot doit être un argusveillant toujours sur son royaume. Les deux yeux que l'on a peints sur votre sceptre sont l'emblème de votre vigilance. Mais qu'a vu votre majesté?
LE ROI
J'ai vu des galans cachés, des dames voilées» des musiciens, des bals, des fêtes, — et bien d'autres choses curieuses. J'ai vu aussi un nombre infini de bravaches. Mais il n'y a rien qui m'ennuie comme de veir de ces bravaches qui, dit-on, forment ici une espèce de corporation. Pour que ces dignes seigneurs ne me reprochent pas un jour de leur avoir refusé ma protection, j'ai eu la fantaisie de les examiner, et j'ai mis seul à l'épreuve, dans une rue» une troupe de bravaches 1 .
DON WÈGUE.
Votre majesté s'est bien exposée.
lb noi.
Nullement, don Diègue; au contraire, ce n'a été qu'un jeu.
DON DIÈGUE
Cependant ces bravaches sont, dit-on, redoutables.
le ROI.
N'en croyez rien. Dès qu'ils m'ont vu mareher sur eux avec une épée, ils ont pris la fuite ; plus d'un en fuyant a laissé, tomber à terre son diplôme.
DON DIÈGUE
Quel diplôme?
LB noi.
Son diplôme de bravache*
Entre COQUIN.
COQUIN
Je n'ai pas voulu accompagner mon mattre à la Tour; J'ai préféré rester dehors afin de savoir fidèlement ce que l'on dit de sa prison. — Mais j'aperçois le roi, ce me semble.
LE ROI
C'est vous, Coquin?
COQUIN
Oui, sire.
LE ROI
Comment va?
COQUIN
Je vous ferai la réponse des étudians.
■Voyez, sur les bravaches de SévUle, la nouvelle de Cervantes eite*e pki* haut.
m LE MÉDECIN DE SON HONNEUR.
LE ROI
Quelle réponse?
COQUIN
tfe corpore, bene; mais de pecuniis, mate K .
Alors dites-nous quelque chose. Vous n'avez pas oublié que j'ai toujours cent écus a votre service.
COQUIN
Que voulez-vous que je vous dise? que je suis en train de ruminer une comédie où vous pourriez jouer le principal rôle, parce qu'ell sera intitulée : Le Roi des écue.
LE ROI
Mauvais.
COQUIN
Eh bien! voiei un conte. J'ai rencontré ce matin un chapon, lequel portait soigneusement suspendu au cou un sachet qui contenait les titres de noblesse de sa chaponnerie. Je me suis approché de lui avec le respect que l'on doit à un chapon, et...
LE ROI
Assez, vilain drôle.
COQUIN
Eh bien ! sire, là, sans détour, riez, je vous en prie. Je ne vous demande pas un château, une maison; je ne vous demande pas des prés, des champs, des vignes; je vous demande seulement de rire une fois par jour quand je vous parle. Riez, sire, de grâce.
LE ROI
Je rirai dans un mois.
COQUIN
Avant cela, j'espère. Mais pour aujourd'hui tous mes efforts sont inutiles. Le rire ne dépend pas de la gaieté du conteur, il dépend de la bonne humeur de l'auditoire.
Entre L'INFANT
Daignez me donner la main, sire.
le roi.
Comment vous trouvez-vous, infant?
l'infant.
Je me trouve bien, sire, puisque votre majesté est contente. — J'aurais une grâce à solliciter.
le roi.
Je devine de quoi il s'agit. Don Arias est votre confident, et don Gutierre vous a donné dernièrement l'hospitalité. En votre considération je leur pardonne à tous deux pour cette fois. Ce que j'en fais
'Bien quant à la santé, mais ma) quant à l'argent. —Ces mots latins se trouvant dans l'original, nous avons cru devoir les conserver.
est pour vous seul, don Henri. — Allez à la Tour, don Diégue, et dites de ma part à l'alcayde qu'il délivre les prisonniers^
DON D1ÈGUE.
J'y vais de ce pas, sire.
Il sort.
LE ROI
Adieu, infant; remerciez-moi.
l'infant.
Ah! sire, quelle reconnaissance!... {Le roi sort.) Insensé que je suis d'avoir si mal exprimé mon désir! Je voulais seulement la grâce de don Arias, et j'obtiens malgré moi celle de don Gu lierre. — ciel ! donne-moi la patience de supporter ce contre-temps ! — {Apercevant Coquin.) Comment, Coquin, tu étais là ?
Plût à Dieu que j'eusse été en Flandre !
l'infant.
M'aurais -tu entendu, par hasard?
COQUIN
Non pas, je songeais à mes affaires et au roi.
l'infant.
Pourquoi sopges-tu au roi ?
COQUIN
Parce que le roi est le plus prodigieux de tous les animaux.
l'infant.
Qu'est-ce que cela signifie?
COQUIN
Cela signifie que de tous les animaux il n'y a que le roi qui manque à la destination de la nature. — Voyez plutôt : le lion rugit, le taureau mugit, l'Ane brait, le cheval hennit, l'oiseau chante, le chien aboie, le chat miaule, le loup hurle, le cochon grogne, l'homme doit rire, et le roi ne rit jamais. Il serait plus facile, hélas! de m'ar racher mes grosses dents que de lui arracher de la bouche un sourire.
il son.
Entrent DON GUTIEftRE et DON ARIAS , conduits par DON DIEGUE.
DON DIÈGUE
Voici les prisonniers, seigneur.
DON GUTIERRE.
Recevez mes remerciemens, illustre infant de Castille.
DON ARIAS
Et les miens, monseigneur, que je mets à vos pieds avec mon dévouement.
C'est le roi que vous devez l'un et l'autre en remercier; je n'ai eu d'autre mérite que de lui demander votre grâce.
Htt LE MÉDECIN DE SON HONNEUR.
DOW GUTIERRE.
Nous ne pouvions souhaiter une protection plus puissante.
BON ARIAS
Non, certes.
don gutibrri, à part* Ciel ! que vois-je? — Dieu! comme son épée ressemble h ce poignard !
l'infant.
Donnez-vous la main l'un à l'autre.
DON ARIAS
Voiei la mienne.
l'infant.
Et vous, don Gu lierre?
DON GUTIERRE.
Que commandez-vous, seigneur?
l'infant.
Votre main à don Arias.
DON GUTIERRE.
La voici.
Vous êtes tous deui de nobles cavaliers. Il faut que vous soyez amis tous deui. Et celui qui trouvera que cela n'est pas bien, qu'il me le dise î — Il m'aura pour ennemi.
DON GUTIERRE.
Ce n'est pas moi, seigneur, qui m'exposerai volontiers au malheur de vous avoir pour ennemi. — Je souhaiterais, au contraire, que votre altesse fût convaincue de la sincérité de mon respectueux attachement, et je prie le ciel de permettre que je ne vous rencontre jamais en un tel Heu et à une telle heure que je risque de vous combattre sans avoir eu le loisir de reconnaître qui vous êtes. Car, seigneur, ce serait un grand chagrin pour moi, oui, un grand chagrin t Vous n'en doutez pas, seigneur.
l'infant, à part.
Ces paroles renferment de vagues soupçons. (Haut.) Venez avec moi, don Arias, j'ai à vous parler.