‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 37 sur 113 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

l.a galerie du palais.

Entrent BON GLTÏERRR, LE ROI et des Soldas.

DON GUTIERRE.

Hoi don Pèdre, je voudrais vous parler sans témoins.

le roi, aux soldats.

Allez-vous-en tous ! [Les soldats sortent.) Maintenant, parlez.

DON GUTIERRE.

Eh bien ! Atlas castillan qui soutenez sut vos épaules robustes te fardeau pesant de ce globe, je viens mettre à vos pieds ma vie, si toutefois on peut appeler de ce nom une existence toute remplie d'ennuis et de misères. Ne vous étonnez point de ce que je pleure : on dit que l'amour et l'honneur donnent souvent à un homme le triste droit de verser des larmes, et moi j'ai de l'honneur et de l'amour L'honneur, je l'ai toujours conservé soigneusement comme noble et bien né ; l'amour, je n'y ai pas renoncé en épousant celle que j'aimais. Hélas ! je croyais ne les perdre jamais ni l'un ni l'autre.

et voilà qu'un nuage a passé qui a terni la splendeur de mon épouse et l'éclat de ma loyauté. Je ne sais comment vous raconter ma peine : je suis si troublé, et surtout lorsque je pense que celui contre lequel j'implore la rigueur de votre justice est votre frère don Henri ; non pas, sire, que je souhaite du mal à un prince de votre sang, mais afin qu'il apprenne, sire, que je ne suis pas indifférent sur mon honneur. Grâce à ces précautions, j'espère que votre majesté rétablira mon honneur malade; et si mon infortune voulait qu'elles fussent inutiles et que mon honneur fût en péril, je ne balancerais pas À recourir au dernier remède, je le laverais avec du sang. Ne vous troublez point, sire, je ne parle que du sang qui coule dans mes veines ; car votre frère don Henri, croyez-le, n'a rien à craindre de moi. Voici un témoin qui en dépose et vous rassure. (// montre le poignard.) Ce poignard si brillant, c'est le sien ; il l'a laissé dans ma maison ; et par là vous voyez, sire, que je ne suis pas un mari si farouche, puisque l'infant m'a confié son poignard.

le roi.

C'est bien, don Gutierre; jamais il n'a vécu un cavalier plus délicat et plus loyal. Votre langage révèle une noblesse rare, une fierté sans égale. Quoique vous ayez à vous plaindre du sort, vous pouvez vivre satisfait avec un tel honneur.

DON GUTIERRE.

Sire, de grâce, que votre majesté ne cherche pas à me donner des consolations là où je n'en ai aucun besoin, là où je ne saurais en recevoir. Vive Dieu ! j'ai une épouse si chaste et si honnête, si constante et si inébranlable dans sa foi, qu'elle laisse bien loin derrière clic et Lucrèce, et Porcia, et Thomiris. Ce sont seulement des précautions que je prends contre moi-même.

Eh bien ! alors dites-moi, Gutierre, qu'est-ce donc que vous avez vu, qui vous ait engagé à prendre de pareilles précautions?

DON GUTIERRE.

Je n'ai rien vu, sire ; car les hommes comme moi n'attendent pas de voir; il suffit qu'ils imaginent, qu'ils soupçonnent... qu'ils aient une crainte, une idée... Je ne sais comment m'exprimer, il n'y a pas de mot dans notre langue pour rendre ce que je veux dire... Bref, je me suis adressé à votre majesté afin qu'elle prévienne ou détourne le mal, s'il est possible; car, une fois arrivé, au lieu de demander un remède, je me chargerais de l'enseigner.

LE ROI

Puisque vous vous appelez le médecin de votre honneur, ditesmoi, dou Gutierre, quels sont les remèdes que vous avez employés déjà?

DON GUTIERRE.

Je n'ai point montré ma jalousie à ma femme, je ne lui ai témoigné qu'une tendresse plus empressée. Ainsi, par eieuv^te, *&& -hvw&N. ^

quelques lieues d'ici, dans une maison de campagne; j'ai craint qu'elle ne s'ennuyât dans cette solitude, je l'ai emmenée arec mes gens à Séville, et je tâche de lui procurer toutes les distractions et tous les plaisirs qu'elle souhaite. Car, à mon avis, sire, les mauvais traitemens ne conviennent qu'à ces maris méprisables qui se consolent d'un affront quand ils le racontent.

LE ROI

L'infant se dirige de ce côté. S'il vous voyait avec moi, il devinerait sans peine que vous m'avez porté plainte contre lui. Je me rappelle qu'un de ces derniers jours, quelqu'un s'étant plaint de vous à moi, comme vous arriviez, j'engageai cette personne à se cacher derrière cette tapisserie. La même circonstance veut la même conduite. Seulement, j'ordonne en outre que, quelque chose que vous voyiez ou que vous entendiez, vous demeuriez caché et gardiez le silence.

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