‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 38 sur 113 · DON GUT1ERRE · texte numérisé non relu

DON GUT1ERRE

J'obéirai, sire. Ma bouche sera muette comme celle d'une statue 1 .

Il se cache.

Entre L'INFANT.

LE ROI

Soyez le bienvenu, don Henri, ou plutôt le malvenu t

l'infant.

Hélas! sire, pourquoi?

LE ROI

Parce que vous me trouvez irrité.

l'infant.

Contre qui donc, sire ?

LE ROI

Contre vous, infant, contre vous.

l'infant.

La vie alors me sera bien pénible à supporter, si elle est chargée du poids de votre colère.

LE ROI

Vous ne savez donc pas, Henri, que plus d'une épée a vengé un outrage dans le sang royal?

l'infant.

A quel propos votre majesté me parle-t-elle ainsi ?

LE ROI

Je. vous parle ainsi, infant, pour que vous en fassiez votre profil, L'honneur est un bien réservé qui n'appartient qu'à l'âme, et je ne puis disposer do l'honneur de mes vassaux, parce que je ne suis pas 'e roi des Ames. — Eu voilà assez sur ce sujet

Je ne vous comprends pas, sire.

» ttVnltAgmtl ilil t Soré il pajaro qun (%ngen-con una piedra en la boca, mol à mot ; j > «*irtl ta mol nom <|Uo l'on ro|H-rfscnlc louant une pierre ca sou l»oc

LE ROI

Eh bien ! Henri, si votre amour ne se décourage pas de poursuivre une beauté rebelle sur laquelle un gentilhomme possède un souverain empire, prenez-y garde, le sang royal lui-même n'échapperait pas à ma justice.

l'infant.

Je vous comprends, sire, à cette heure; mais souffrez que je me défende. Un juge doit écouter également les deux parties ; la justice le commande, et Ton vous a surnommé le Justicier. Je vous dirai donc, sire, que j'ai autrefois aimé une femme, celle dont vous voulez parler sans doute; je l'ai aimée à tel point que...

LE ROI

Qu'importe, si elle est une beauté rebelle?

l'infant.

Je l'avoue; mais pourtant...

le roi.

Taisez-vous, infant !

l'infant.

Permettez-moi du moins de me défendre.

le roi.

Vous n'avez pas à vous défendre , si cette dame est une beauté rebelle.

J'en conviens de nouveau ; mais le temps et l'amour sont bien puissans sur un cœur.

le roi.

Taisez-vous, infant, taisez-vous! (A part.) Dieu me pardonne! j'ai eu tort de faire cacher Gutierre.

l'infant.

Ne vous échauffez pas contre moi. Vous ne savez pas les motifs qui m'autorisent à en agir ainsi.

LE ROI

Je sais tout, je sais tout ; c'est assez.

l'infant.

J'ai le droit de parler, sire, quand je suis accusé. Cette femme, je l'ai aimée quand elle était demoiselle...

DON GUTIERRE, à part.

Ah! malheureux!...

l'infant.

Et elle a reçu mes hommages...

DON GUTIERRE.

Hélas ! hélas !

l'infant.

Et avant d'être l'épouse de cet homme à qui elle appartient aujourd'hui...

LE ROI

Taisez-vous, infant, pour It dernière fois, taisez-vous! ou vive Dieu !...— Je sait que vous ne me dites cela que pour vous excuser. Mais laissons tous ces détails , et venons au but. Connaissez-vous ce poignard?

Oui, sire; il est à moi.

LE ROI

Vous l'avez donc oublié quelque part?

l'infant.

Un soir, en rentrant au palais, je me suis aperçu qtfe je ne l'avais

plus.

LE ROI

Où est-ce que vous Pavez perdu?

l/lNFANT.

Sire, je ne sais.

LE ROI

Eh bien ! je le sais, moi ! — Vous l'avez perdu en un lieu où il aurait pu arriver qu'il fût plongé dans votre sein, si celui qui Ta trouvé n'était pas le plus loyal et le plus noble des vassaux. — Vous devinez sans doute, à cette heure, qu'il demande vengeance l'homme qui, outragé par vous, ne s'est pas vengé lui-même. — Regardez bien ce poignard, infant don Henri; c'est un témoin (Jui dépose solennellement eontre vous et que je dois entendre. — Prenez ce poignard, et mirez-vous dans son acier poli ; vous y verrez le visage d'un traître.

l'infant.

Sire , la fureur où vous êtes m'empêche de vous répondre. J'en suis si troublé que...

LE ROI

Prenez ce poignard, vous dis-je !

En prenaut le poignard, l'Iofont blesse le Roi à h main.

Ah! siré.

LE KOI.

Qu'avez-vous fait, malheureux?... Oui, vous êtes un traître!

l'infant.

H n'y a pas eu de ma faute, sire.

le roi.

Quoi ! vous n'épargnez pas même votre frère et votre roi !... Vous Voulez me tuer ! vous tournez contre moi le poignard que je vous ai donné!

l'infant.

Comment votre majesté peut-elle m'accuser d'une intention si criminelle?

JOURNÉE III, SCÈNE lf. iît

LE ROI

Henri! Henri! c'est à moi que vous vous attaquez! Quelle horreur!

l'infant.

Je demeure interdit. et confus. (// laisse tomber le poignard.) lt

vaut mieux que je m'éloigne de votre présence et que je me retire

en un lieu où vous ne puissiez pas vous imaginer que je veuille

verser votre sang, moi malheureux !

il ton.

LE ROI

Que le ciel me soit en aide! — Qu'est-ce que cela signifie? Ce n'est pas la douleur physique que je sens ; c'est une peine de cœur bien autrement insupportable. — Un frère qui attente à la vie de son frère! un infant de Castille qui attente à la vie de son roi ! — Après 'tout, pourquoi m'en étonné-je? De quel projet si noir ne serait pas capable celui qui, par les plus vils moyens, cherche à séduire l'épouse d'un loyal gentilhomme ! - Mon âme en est encore soulevée ! — Plaise à Dieu que ces eommencemens n'arrivent pas à une telle fin que le monde soit épouvanté par un déluge de sang !

Il sort.

DON GLT1ERRE.

Quelle affreuse journée ! quels assauts j'ai eus à soutenir ! — Et le roi qui oublie que je suis là, que j'écoute et entends tout! — Dieu me protège! que disait donc l'infant? — Non, jamais ma bouche ne répétera des paroles qui renferment mon outrage! - Arrachons d'un seul coup toutes les racines du mal. Que Mencia périsse; qu'elle baigne de son sang le lit sur lequel elle repose ; et puisque l'infant a laissé ce poignard une seconde fois à ma disposition, qu'elle meure par ce poignard ! {Il ramasse le poignard.) Cependant il convient que le public ne soit pas instruit de la chose... Un outrage secret demande une vengeance secrète... Que Mencia meure de telle sorte que personne ne devine le motif de sa mort !... — Mais avant que j'en vienne là, que le ciel me frappe moi-même pour que je ne voie pas les tragédies d'un amour si malheureux !

Il sort.

Page 1