‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 4 sur 113 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Un chemin dans la campagne. À droite, sur le second plan, on smattèf»

Entrent M ARCELA et SILVIA, avec des mantes et comme cherchant à se cacher. Derrière elles entrent LISARDO et CALABAZAS.

Marcxla, à Silvia.

Ils nous suivent, n'eat-il pas vrai?

8ILYU.

Oui, madame.

MAHCBLÂ4

Eh bien! arrête. {A IÀiordo et à Calabaxaê.) Cavaliers, n avancez pas davantage, et même retirez-vous; car si vous tentiez de savoir qui je suis, vous seriez cause que je ne retournerais pas une autre fois là où nous nous sommes rencontrés. Et si cela ne suffit pas, retirez-vous, car je vous supplie de vous retirer.

LISARDO.

Madame... le soleil obtiendrait difficilement que la fleur de l'héliotrope ne se tournât point vers sa lumière; difficilement l'étoile polaire obtiendrait que l'aimant ne s'avançât point de son côté; et il ne serait pas moins difficile à l'aimant d'obtenir que l'acier ne le poursuivit pas avec ardeur. Si votre éclat égale celui du soleil, mon bonheur est celui de l'héliotrope; si votre indifférence égale celle de l'étoile polaire, mon regret est celui.de l'aimant; et si votre rigueur égale celle de l'aimant, mon empressement est celui de l'a-

1 Calabaxa, en espagnol, signifie citrouille, et, an figure, une tète sans cervelle. 'Il y a en Espagne deux villes de ce nom , l'une dans la province île Tolède, l'autre dans la province de Grenade. 11 s'agit ici de la pr*«tère.

der. Ainsi donc, comment puis-je demeurer tranquille, lorsque je ▼ois s'en aller mon soleil, mon étoile polaire et mon aimant, moi qui suis l'héliotrope, et l'aimant, et l'acier?

HARCELA

Le soleil disparaît chaque soir devant l'héliotrope, et chaque matin l'étoile du nord disparaît devant l'aimant. Et puisqu'il est permis au soleil et à l'étoile du nord de s'absenter, vous ne vous plaindre! pas, vous non plus, de mon absence ; vous vous direz, en guise de consolation, seigneur Héliotrope ou seigneur Aimant, qu'il y a la nuit pour le soleil et le jour pour l'étoile du nord. Et maintenant restes ici ; car, je vous en préviens, si vous veniez à découvrir mon secret, si vous veniez k savoir qui je suis, je ne reviendrais pas vous voir en ce lieu-ci... Puisque mes folles inquiétudes qui m'ôtent le sommeil m'amènent ici pour vous voir, ayez confiance en moi, croyezmoi ; cela importe.

LISARDO.

J'en appelle, madame, de votre prudence à mon désir. Supposé que ce fut une politesse de ne pas vous suivre, ce serait également une sottise ; or, considérez ce qui choque davantage d'une sottise ou d'une impolitesse ; vous verrez que c'est la sottise, car elle, elle n'a pas d'excuse. Ainsi , madame, souffrez que j'aime mieux être impoli que d'être sot —Voilà aujourd'hui la sixième matinée que je vous rencontre en ce chemin ; il y en a tout autant que je vous y rencontrai pour la première fois à la pointe du jour, vous, nymphe inconnue de ces campagnes, mystérieuse divinité de ce printemps. C'est vous qui, la première, m'avez invité à vous parler, car je n'aurais pas eu cette audace de sitôt, moi étranger dans ce pays. Vous m'avez commandé de me retrouver ici le lendemain, et certes je n'ai pas manqué à ce rendez-vous si plein de charme. Comme, malgré mes prières et mes supplications, vous n'avez jamais consenti à soulever ce voile à travers lequel je vous adore de confiance, ma loyauté s'est soumise. Mais, voyant que mon péril renaît ici tous les jours sans succès, je me résous à devoir à mon obstination ce que votre complaisance me refuse ; je me décide à vous suivre, rien ne m'en empêchera ; il faut enfin qu'aujourd'hui je vous voie , ou que je voie qui vous êtes.

Pour aujourd'hui c'est impossible; laissez-moi pour aujourd'hui. En retour, je vous donne ma parole que vous apprendrez avant qu'il soit peu ma demeure, et que vous pourrez m'y venir voir.

calabazas , à Silvia.

Et vous, demoiselle suivante de cette noble demoiselle, vous pour qui mon àme court le risque de se damner, dites-moi, y a-t-il aussi quelque motif qui vous engage, vous, à vous couvrir de votre mante?

silvia.

Je n'ai pas à vous répondre là-dessus, laquais très-curieux de

ce très-curieux cavalier, et si vous me suivez, soyez assuré que—

CALABAZAS.

Que, — quoi, s'il vous platt?

SILVIA

...Que yous me poursuivez, car celui qui me suit me poursuit *.

CALABAZAS.

Vive Dieu ! je sais maintenant ce qui en est.

SILVIA

Que savez-vous ?

CALABAZAS.

La raison pourquoi vous ne voulez ni l'une ni l'autre soulever votre mante.

SILVIA

Et quelle est cette raison?

C'est que vous avez toutes deux le plus laid visage du monde.

SILVIA

Pas si laids que les vôtres, mon bel ami.

CALABAZAS.

Je vous en souhaite... Moi qui suis un Cupidon!

SILVIA

Non pas ! nous sommes un Cupidon à nous deux*

CALABAZAS.

De quelle manière donc, ma déesse?

SILVIA

Vous, vous êtes la première syllabe de ce mot, et moi les deux dernières.

CALABAZAS.

Ce partage ne me va pas 2 .

marcela, d Lisardo.

Fiez-vous-en à moi; je vous le promets de nouveau.

LISARDO.

Si vous voulez que je croie à une telle promesse, laissez du moins un gage à mon espoir, permettez que je vous voie.

HARCELA

Eh bien ! tenez, regardez.

Elle soulève ta mante.

Oh! madame, en vérité, c'est une perfidie, une trahison 1... Com-

1 Le mol perseguir, poursuivre, signifie aussi en espagnol persécuter. ' Cupido somos yo y tù.

— Como? — Io el pido y tu el eu.

— No me esta bieû el partido.

Il y a ici une plaisanterie qu'il est impossible de traduire. Nous craignons Tort, maigre uns précautions, de l'avoir rendue grossièrement; et elle a en espagnol beaucoup de grâce, par cela même peut-élre qu'elle n'a pas de sens précis. Cependant, à la rigueur, elpido signifie la demande.

ment puts-je tous laisser aller à présent , mol qui vous suivais avant de vous avoir vue ?

HARCELA

Soyez tranquille sur mon compte. Vous connaîtrez bientôt ma maison et à quel point je désire vous obliger, je vous en réponds de nouveau.

lisaudo.

Quoique à regret, madame, j'obéis.

HARCELA

Et moi, je vous laisse avec un ernur reconnaissant. Je m'en vais par cette rue.

LISARDO.

Allez avec Dieu !

HARCELA

Le ciel vous garde !

Maroela el Silvta •orient. CALABAZAS, à LtSCirdo.

Quoi ! seigneur, ne voyez-vous pas que c'est un piège qu'on vous tend ? Suivons-la, suivons-la jusqu'à ce que nous sachions au juste quelle est cette rusée de femme.

LISARDO.

Ce serait mal a nous, Calabazas, si elle juge ces précautions nécessaires.

CALABAZAS.

Est-ce bien vous qui parlez ainsi ?

LISARDO.

Oui, moi-même.

CALABAZAS.

Vive Dieu l si j'étais que de vous, je la suivrais, allât-elle au fond de l'enfer!

LISARDO.

Imbécile! ce serait la bien récompenser d'avoir consentie me parler que de lui causer un tel chagrin !

CALABAZAS.

C'était bien la peine de nous lever si matin tous ces jours-ci!

LISARDO.

Trêve de plaisanteries!... Dis-moi plutôt, maintenant que nous sommes seuls, voyons à nous deux si nous devinerons quelle peut être cette femme mystérieuse.

CALABAZAS.

Volontiers, monseigneur. Vous, d'abord» qu'en pensez-vous?

Ma foi ! à la distinction de son langage, a l'élégance de sa toilette, je serais assez porté à croire que c'est quelque noble dame, ou folâtre ou fantasque, qui aime à causer secrètement avec les

gens dont elle n'est pas connue, et qui m'a choisi à cet effet en ma qualité d'étranger.

CAUBAZAS.

J'ai une idée bien meilleure, moi !

USAJUK).

Dis-la donc vite alors.

caiabazas.

Eh bien! je dis, — et qu'on me tue si je me trompe, —je dit qu'une femme qui vient faire ainsi la belle parleuse avec un homme dont elle ne veut pas être connue est sans nul doute une laide spirituelle qui cherche à pécher des coeurs avec ton bec.

USARDO.

Et si je te disais, moi, que je l'ai vue, et qu'elle est belle comme on ange?

causaus,

Alors je dirais, moi, vive Dieu! puisque vous lue prestes, que

c'est la Dame-Revenant qui veut recommencer à vivre 1 .

USAAftO.

Après tout, n'importe ! je saurai demain qui elle eit

CA1ABA1AJ.

Vous croyez donc qu'elle reviendra ici demain?

USARDO.

Sans doute... fit d'ailleurs, si elle ne vient pas, avec le peu d'espoir qu'elle m'a laissé, je n'aurai rien perdu, ou presque rien.

CALABAZAS.

Vous devriez cependant compter pour quelque chose que nous nous levions eneore un jour si matin.

L1SARDO.

J'y suis forcé par les affaires qui m'eut conduit ici, indépendamment de ma passion.

CAUBAZAS.

Elle doit demeurer près de chez nous. Je l'ai perdue de vue en même temps que j'ai aperçu notre maison*

USARDO.

11 est déjà tard, sans doute ?

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