‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 56 sur 113 · C1LIO · texte numérisé non relu

C1LIO

Eh bien! approche l'échelle.

Entrent par le haut EUSEBIO et JOLI A '.

EtJSBMO.

Laissez-moi, Julia, laissez-moi !

JULIA

Quoi donc! lorsque touchée de tes soupirs, émue de tes prières, vaincue par tes instances, j'offensais Dieu doublement, et comme dieu et comme époux, tu t'enfuis soudain de mes bras, comme si tu dédaignais une victoire qu'heureusement tu n'as pas encore remportée. — Où vas-tu ?

EUSEBIO

Laissez-moi, vous dis-je. Je me suis échappé de vos bras parce que j'ai trouvé je ne sais quelle divinité qui s'y était déjà établie. Vos yeux lancent des flammes, vos soupirs sont de feu, chacune de vos paroles est un éclair, chacun de vos cheveux une foudre, et chacune de vos caresses un enfer, tant m'inspire de terreur cette croix que j'ai vue empreinte sur votre sein. C'est ce signe prodigieux qui m'a soudain glacé d'effroi. Et les cieux ne permettront pas qu'après les avoir déjà tant offensés, je perde le respect que je d" : « à la Croix; car si je la rends témoin de mes fautes, comment osera je ensuite l'appeler à mon secours? Restez donc en religion, ô Ju lia! et ne pensez pas que ce soit de ma part indifférence ou dédain car plus que jamais je vous adore.

julia.

Écoutez, arrêtez, Euscbio.

eusebio, à part.

Voici l'échelle.

JULIA

Arrêtez, ou emmenez-moi avec vous.

Je ne saurais, puisque je m'éloigne de vous sans jouir de cette gloire que je désirais si vivement . . (// trébuche.) Le ciel me soit en aide! je tombe...

It tombe.

RICARDO

Qu'est-ce donc?

EUSEBIO

Ne voyez-vous pas l'air tout rempli de foudres enflammées? Ne voyez-vous pas le ciel tout ensanglanté qui semble s'appesantir sur

1 II faut supposer ici que le théâtre est partagé, pour ainsi dire, en deux étages , et que tandis que Ricardo et Cclio se tiennent dans la partie inférieure, Euseluo et Julia apparaissent dans la partie de la scène la plus élevée.

moi? Si f ai irrité le ciel, comment pourrai-je me soustraire à sa fureur?... Croii divine, croii céleste, je te fais le solennel, serment qu'en quelque lieu que je te voie, je m'agenouillerai dévotement pour réciter un Ave Maria.

Il se relève, el tous les trois s'en vont, eu laissant l'échelle appliquée contre le mur.

JULIA

Je demeure interdite et confuse. C'était donc là ta tendresse, ingrat?... c'était là ta passion, ton amour?... Tu as persévéré avec opiniâtreté jusqu'au moment où, à force de prières et de menaces, tu as pu me soumettre ; et lorsque tu t'es vu mon maître, tu as fui devant ta victoire!... ciel ! je succombe! son mépris me tue, et, pour comble de malheur, je recherche celui qui me tue de son mépris!... Lorsque Eusebio me sollicitait en pleurant, je ne l'écoutais pas; et maintenant qu'il me laisse, c'est moi qui cours après lui!... Nous sommes ainsi faites , nous autres femmes : nous dédaignons qui nous aime, et nous aimons qui nous dédaigne... Ce qui m'afflige, ce qui m'irrite, ce n'est pas de n'être pas aimée, c'est d'être délaissée... Voilà la place où il est tombé. . je veui m'y précipiter après lui... Mais quoi! n'est-ce pas une échelle que je vois là?... Quelle pensée!... 6 mon imagination, modère-toi, car une fois que j'aurai consenti, le crime est consommé... N'est-ce point pour moi qu'Eusebio a franchi les murs du couvent? N'étais-je point fière de voir qu'il eût bravé pour moi tant de périls ? Pourquoi donc hésité-je? quelle crainte m'arrête?... Eh bien! moi, je franchirai ces murs pour sortir, comme il les a franchis pour entrer, et, comme moi sans doute, il se réjouira de voir que pour lui j'ai bravé tant de périls... N'est-ce point là un consentement que je prononce?... Mais si Dieu a retiré de moi sa main, ne me pardon nera-t il pas une faute inévitable à ma faiblesse?... Partons! {Elle descend les degrés de l'échelle.) Je perds le respect que je dois au monde, à l'honneur et à Dieu, lorsque je nie lance les yeui fermés dans cette carrière de folie; je suis un mauvais ange tombé du ciel, je n'ai plus l'espoir d'y remonter, et je n'éprouve point de repentir!... Me voil.i hors de l'asile sacré qui me gardait, et le silence de la nuit, joint à l'obscurité, remplit mon âme de trouble et d'horreur... Qu'est-ce donc que je prétends, et où vais-je porter mes pas?... Mon imagination effrayée forme dans l'air des apparitions menaçantes, et j'entends comme la voii d'un écho qui m'accuse... Tout-à-1'heure, j'étais résolue, intrépide, et maintenant j'ai peur! mes pieds me semblent enchaînés, je crois sentir peser sur moi un poids immense, et mon sang est glacé dans mes veines... N'allons pas plus loin, retournons au couvent. Là, je confesserai ma faute , et j'en demanderai pardon au ciel; et ce pardon, je l'obtiendrai sans doute; car es sables de la mer n'égalent pas en nombre les péchés que l^ieu

dans sa clémence a pardonnes... J'entends des pas... retirons-nous un moment, et ensuite je remonterai sans que Ton me voie.

Bile i*ék>igne.

Entrent RICARDO et CBLIO.

RICARDO

Kusebio, dans sa terreur, a oublié l'échelle... pourvu que nous la retrouvons!... Le jour, va paraître, et il ne faudrait pas qu'on la \\t contra ec mur.

Il« enlèvent ïecbcUe el s'ti tout. Jolit revient à l'endroit où était Tédielle.

JULU.

Maintenant qu'ils sont partis, je pourrai remonter sans être vue... Mais quoi! l'échelle a disparu! .. Peut-être était-elle plus loin.. Mais non, elle n'est pas ici non plus. — ciel! comment faire?... Mais je te comprends, ciel puissant! tu me fermes toute entrée vers toi ; car au moment où, touchée de repentir, je voulais remonter, tu me rends le retour impossible. — Eh bien! puisque tu m'abandonnes, puisque tu me repousses, j'accepte fièrement ma destinée; et tu verras mon désespoir de femme remplir le monde d'étonnément, le péché même d'épouvante, et l'enfer même de terreur !

JOURNÉE TROISIÈME

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