‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 58 sur 113 · EU3EB · texte numérisé non relu

EU3EB

11 y a du monde derrière ces branchages. Qui va la?

GIL

Me voilà découvert î... C'était bien la peine!

EOSKBIO.

Je vois au milieu des buissons un homme qui porte suspendu à son cou une croix. Mettons-nous a genoux pour accomplir mon vœu.

GIL

A qui, seigneur Eusebio, adressez-vous cette prière?... Si vous m'adorez, pourquoi m'attachez -vous? et si vous m'attachez, pourquoi m'adorez-vous ?

EUSEBIO

Qui êtes-vous ?

GIL

Quoi! ne reconnaissez-vous pas Gil? Depuis que vous m'avez laissé ici attaché en me confiant un message, j'ai eu beau crier, personne n'est venu me délier.

eusebio.

Je me rappelle cependant que ce n'est pas en cet endroit que je t'ai laissé.

GIL

Il est vrai, seigneur; mais comme j'ai vu que personne ne venait, je suis parti tout de même, et, toujours attaché, je suis venu jusqu'ici d'arbre en arbre. Voilà comment s'explique mon étrange aventure.

eusebio, à part.

Il est naïf, et par lui je pourrai savoir ce qui m'intéresse, {naut.) Gil, je te porte de l'affection depuis que j'ai causé avec toi, et j'entends que désormais nous soyons amis.

GIL

C'est bien dit: et dès lors je ne veux plus m'en retourner au-

Tillage : je préfère rester ici, où nous serons tous des brigandeaux 1 . On dit qu'à ce métier on ne tra?aille pas de toute l'année et que l'on mène joyeuse vie.

ECSEBIO.

Reste donc arec moi.

Eatreot RICARDO et des Brigands qui anèaeot JULIA Têtue en homme

cl masquée.

RICARDO

Au bas du chemin qui traverse la montagne, nous Tenons de faire une capture dont vous serez content, j'espère.

EUSEBIO

C'est bien... tout à l'heure... Tour le moment tous saurez, mes amis, que je viens de recruter un nouveau soldat.

RICARDO

Qui donc?

GII..

Moi, Gil. Ne me voyer-vous pas?

RUSEBIO.

Ce paysan, malgré son air simple, connaît parfaitement loutre pays, la montagne et la plaine, et il nous servira de guide. En outre, il ira au camp ennemi et nous y servira d'espion. Vous pouvez lui donner une arquebuse et un habit.

celio.

Los voici.

cil, à part.

Ah ! mon Dieu ! que je suis malheureux ! me voilà embriganté '.

eusebio.

Quel est ce gentilhomme qui se cache ainsi le visage ?

RICARDO

Nous n'avons pu lui faire déclarer ni sa patrie ni son nom, et il a dit qu'il ne le dirait qu'au capitaine.

Vous pouvez vous découvrir maintenant que vous êtes en ma présence.

JULIA

Vous êtes le capitaine?

Oui.

Ah ! Dieu !

EUSEBIO

Dites-moi, qui êtes-vous ? et dans quel but étes-vous Tenu ?

1 Ici, au lieu d'employer le mot bandcleros pour dire de» brigands, Gil emploie le mot burioleros qui signifie des marchands de beignets.

* Nous avons fabrique le verbe embrigader pour reproduire le mot envandolear fabrique! par Calderon.

EUSEBIO

JULIA

JULIA

le vons le dirai quand nous serons seuls.

EUSEBIO

Que tout le monde s'éloigne. {Gil et les brigands sortent.) Maintenant nous sommes seuls, et ces arbres seuls nous entendent. Découvrez-vous donc le visage, et répondez-moi : Qui êtesyous? où allez-vous? que cherchez-vous? Parlez.

Pour Rapprendre eu même temps et qui je suis et ce que je veux, tire ton épée; et tu sauras par là que je suis quelqu'un qui est venu te tuer.

EUSEBIO

Je réponds comme je dois à cette provocation, en avouant que ta yoii ne me faisait pas craindre de ta part un semblable dessein.

JULIA

éfends-toi, perfide et lâche, défends-toi! et tu auras bientôt reçu le châtiment que tu mérites.

EUSEBIO

Je ne ferai que me défendre; car je ne vois pas quel intérêt je puis avoir à ta mort, ni de quel intérêt la mienne peut être pour toi. Découvre-toi donc maintenant, je te prie.

JULIA

C'est bien dit ; car dans les vengeances de l'honneur, l'offensé n'est satisfait qu'autant que l'offenseur connaît de qui lui vient son châtiment. {Elle se découvre.) Eh bien ! me reconnais-tu ?

EUSEBIO

Je demeure interdit. Je ne sais à quelle pensée m'arréter. Livré à mille doutes contraires, je suis épouvanté de ce que je vois.

JULIA

Tu m'as vue à présent ?

EUSEBIO

Oui ! et j'éprouve de tels sentimens à ton aspect, que tout ce que j'aurais donné il n'y a qu'un moment pour te voir, je le donnerais maintenant pour ne t'avoir pas vue. Toi, Julia , dans cette montagne?... Toi ici, sçus ce déguisement profane?... Comment donc es-tu venue seule?...

C'est la conséquence de tes mépris et de mon désabusement ; et pour que tu saches bien que rien ne peut arrêter une femme blessée dans sa fierté, écoute : Non seulement je ne me repens pas des péchés que j'ai déjà commis, mais je suis prête à en commettre d'autres. — J'ai quitté le couvent, je suis venue à la montagne, et un berger m'ayaut dit que je suivais une mauvaise route, j'ai craint qu'il ne vînt à me trahir, et m'étant emparée d'un couteau qu'il portait à la. ceinture, je lui ai donné la mort. — Le lendemain, un voyageur qui m'avait prise en croupe sur son cheval ayant voulu

>7f LA DEVOTIO.N A LA CROIX.

abcoliuDfnl traverser un village où je craignais d'être vue, je l'ai tué aiec ce même couteau. — J'ai patte trois jours et trois nuits dans ce désert, n 'ayant pour toute nourriture que des herbes sautâtes, et pour lit que les durs rochers. — Je suis arrivée à une pauvre cabane dont l'humble toit semblait promettre le repos à mon agitation ; j'ai trouvé là un berger et sa femme qui m'ont donné une hospitalité généreuse; et cependant, voulant empêcher qu'ils ne pu**eut dire m'avoir vue, j'ai tué dans la montagne le berger i|ui m'a* ait accompagnée pour m'indiquer mon chemin, et puis, re- «euaut sur mes pas, j'ai aussi tué sa femme. — EnGn ayant réfléchi que mou t élément seul devait me dénoncer, et ayant résolu d'en changer, après diverses aventures, j'ai pu prendre les habits et les armes d'un chasseur que pendant son sommeil j'avais fait passer de >ie à trépas... Voila comme je suis venue jusqu'ici, surmontant tous les obstacles, bravant tous les périls, commettant tous les crimes.

KUSSBIO.

Je te regarde avec crainte, et je l'écoute avec épouvante. O Julia! ce n'est point par mépris que je renonce à toi, c'est par respect pour le ciel qui me menace. Retourne à ton couvent ; car cette croii que tu portes m'inspire une sainte terreur.— Mais quel est ce bruit?

Entrent les Brigands.

niCAEDO.

Capitaine, préparez-vous à vous défendre; car le seigneur Curcio et sa troupe se sont mis en campagne pour vous prendre, et les voilà qui entrent dans la montagne. De tous les villages voisins tout le monde a toulu marcher contre vous, vieillards, femmes, enfans; et lui. pour venger son fils, il a juré qu'il vous punirait pour tous ceui que vous avez fait périr, et qu'il vous conduirait à Sens mort ou \if.

EUSEBIO

Julia, nous parlerons plus tard. Couvrez-vous le visage, et venez avec moi, si vous ne voulez pas tomber au pouvoir de votre père, qui est votre ennemi. {Aux brigands.) Soldats, c'est en ce jour qu'il faut déployer tout votre courage. Qu'aucun de vous ne faiblisse. Songez que nous avons affaire à des hommes qui ont juré notre perte, et que si nous ne mourons pas sur le champ de bataille, ils i:ous emmèneront dans leurs prisons, déshonorés et réservés à un affreux supplice. Qui donc ne combattrait pas vaillamment pour la tie et pour l'honucur?... Et afin qu'ils ne pensent pas que nous les craignons, marchons à leur rencontre ; car toujours la fortune est du parti de l'audace *.

1 Que tiempre esta la fortuna Dt paru del atrnido.

Il «4 «possible de ne pas voir là une imitation de la sentence de Virgile :

Awlacts fortuna juvat.

RICARDO

Les voici qui arrivent à nous,

EUSEBIO

Préparez-vous donc, et comportez-vous vaillamment; car, vive Dieu ! si j'en vois un qui fuie ou qui recule, c'est lui d'abord que e tue, plutôt encore qu'un de nos ennemis.

curcio, du dehors.

J'ai aperçu caché dans la montagne le trattre Eusebio; mais il ne nous échappera pas ; il est perdu !

une voix, du dehors.

Nous l'apercevons d'ici derrière les arbres.

Les voilà.

Elle sort.

EUSEBIO

Attendez, misérables, et bientôt la plaine ne sera qu'un ruisseau de votre sang. Marchons, vive Dieul

RICARDO

Ces vilains, ces lâches sont en nombre infini.

curcio, du dehors.

Où te caches- tu, Eusebio ?

EUSEBIO

Je ne me cache pas, je vais à toi.

Tous sortent, et l'on entend le bruil des arquebuses.

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