SCÈNE IV
Le devant de la maison de Pedro Crespo.
Entrent DON LOPE, PEDRO CRESPO et JUAN.
DON LOPB.
Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de tout ce que tous
1 A cette époque , en Espagne , les chirurgiens cousaient les blessures. Dans une de ses Nouvelle» instructive* {Novelas cjemplares) , Cervantes -représente plaisamment un bravo qui a blessé son homme, et qui demande une récompense proportionnée au nombre de points que le chirurgien a faits à la blessure.
ayez fait pour moi, mais principalement d'avoir bien voulu me confier votre 61s. Je vous en remercie du fond du cœur.
CRESPO
Vous aurez en lui, seigneur, un serviteur dévoué.
DON LOPE
Je le prends comme un ami. Sa bonne tournure, son ardeur, son goût pour les armes, m'ont inspiré pour lui un véritable dévouement.
JUAN
Vous pouvez disposer de moi et de ma vie, seigneur. Vous verrez comme je vous servirai avec zèle! comme je vous obéirai en tout!
CRESPO
Seulement, veuillez, je vous prie, l'excuser s'il est un peu gauche pour vous servir. Il a été élevé au village; la charrue, la pelle, la fourche, sont les seuls livres qu'il connaît; et dans ces livres l'enfant n'a pu apprendre ni le bel usagé du monde, ni le langage des cours.
DON lope.
Maintenant que le soleil a perdu de sa force, il est temps que je parte.
JUAN
Je vais voir, seigneur, si l'on amène votre litière.
Il sort.
* Entrent INÈS et ISABELLE.
ISABELLE
Ce n'est pas bien à vous, seigneur, de partir comme cela, sans daigner prendre congé de personnes qui ne désirent rienlant que de vous servir.
DON LOPE
Je ne serais point parti sans vous baiser la main et sans vous prier de me pardonner la liberté que je veux prendre , et que vous me pardonnerez, sans doute, en songeant que ce n'est pas celui qui fait le don qui oblige, mais celui qui auparavant a rendu service. Ce bijou, bien qu'entouré de diamans, n'est pas digne de vous être offert; mais je vous prie de l'accepter et de le porter par égard pour moi.
ISABELLE
Je suis fâché, seigneur, qu'il vous soit venu à l'idée de récompenser aussi généreusement notre hospitalité ; c'est nous-mêmes qui vous avons des obligations pour l'honneur que vous avez bien voulu nous faire.
DON LOPE
Ce n'est pas là une récompense ; ce n'est qu'un léger témoignage d'amitié.
«4 L'ALCADE DE ZALAMÉA.
A ce titre seul je le reçois. — Permettez, seigneur, que je tous recommande mon frère, puisqu'il a été assez heureui pour que tous l'admettiez au nombre de tos serviteurs.
Entre JUAN. " *D09 LOFE.
Je vous le répète, soyez pour lui sans inquiétude; il est avec moi.
JUAN
Seigneur, la litière est prête.
don lope 9 à Crapo.
Demeurez avec Dieu !
crbspo.
Que lui-même vous garde!
DON LOPE
Adieu, bon Pedro Crespo.
CRESPO
Adieu, noble seigneur don Lope.
DON LOPE
Qui vous aurait dit, le premier jour que nous nous sommes tus ici, que nous deviendrions si bons amis pour la vie ?
CRESPO
Moi, seigneur, je l'aurais dit, si j'eusse pu deviner que vous étiez....
DON lope, Eb ! pour Dieu ! achevez donc. "
crespo, achevant ta phrase.
Un fou de si bonne espèce.
Don Lope s'en ra.
* CRESPO
Pendant que le seigneur don Lope fait ses préparatifs pour monter dans sa litière , écoute , mon fils , ce que j'ai à te dire en présence de ta sœur et de ta cousine. — Grâces à Dieu, Juan , tu sors d'une famille honnête et sans tache, mais tout-à-fait plébéienne. Je te dis l'un comme l'autre : l'un, pour que tu ne conçoives pas une telle méfiance de toi-même que tu n'oses aspirer à l'élever, par ta bonne conduite , au-dessus de ce que tu es ; l'autre pour que tu n'oublies jamais ce que tu dois être. Dans cette double vue , sois toujours modeste, et toutes tes actions seront réglées par la prudence, et tu ne connaîtras pas certains ennuis qui sont le désespoir de l'orgueilleux. Combien d'hommes, qui avaient de nombreux défauts, les ont rachetés par la modestie l et combien d'autres, d'ailleurs très-estimables, se sont fait haïr pour leur orgueil! Sois poli avec tout le monde, sois affable et généreux; car avec des saluts et de l'argent on se fait beaucoup d'amis, et tout l'or des Indes, toutes les richesses qu'enferme le sein des mers , ne valent pas l'avantage d'être aimé... Ne parle jamais mal des femmes, pas même de celles
de la plus basse classe : toutes sont dignes de nos égards ; c'est d'elles que nous sommes nés... Ne te bats point pour des bagatelles. Toutes les fois que je vois dans les villes des gens qui enseignent à tirer des armes , je me dis à part moi : « Ce n'est point là l'école que je voudrais ; ce n'est paS à se battre avec adresse, avec habileté , avec élégance , que les hommes devraient apprendre , mais à connattre les justes motifs pour lesquels ils doivent se battre ; et s'il y avait un maître qui donnât des leçons de ce genre, tous les pères de famille, j'en suis sûr, lui confieraient leurs enfans. » Avec ces conseils , et l'argent que je t'ai donné pour ton voyage et pour te faire habiller en arrivant , avec la protection du seigneur don Lope, et enfin avec ma bénédiction, j'espère, mon fils, Dieu aidant, que je te verrai un jour dans une meilleure position. Adieu , mon enfant, adieu; car je sens que je m'attendris en te parlant.
JUAN
Mon père, vos paroles resteront à jamais gravées dans mon cœur, et de ma vie elles n'en sortiront. Permettez que je baise votre main. Et toi , ma sœur, embrasse-moi. J'entends partir la litière du seigneur don Lope, et je cours le rejoindre.
ISABELLE
Je voudrais te retenir dans mes bras.
JUAN
Cousine, adieu.
INÈS
Je n'ai pas la force de te rien dire. Mes larmes te parlent pour moi. Adieu.
CRESPO
Allons, pars vite. Plus je te vois, plus je suis fâché que tu nous quittes. Et si je n'avais pas donné ma parole...
JUAN
Que le ciel demeure avec vous tous !
CRESPO
Et qu'il soit avec toi, mon enfant !
ISABELLE
Que vous avez été cruel, mon père !
CRESPO
A présent qu'il n'est plus là, devant mes yeux, je me sens moins affligé... Après tout, que serait-il devenu en restant avec moi? Ne serait-il pas devenu peut-être un fainéant, un mauvais sujet? Il vaut bien mieux qu'il aille servir le roi.
ISABELLE
Je regrette qu'il parte ainsi de nuit.
Voyager de nuit, pendant l'été, ce n'est pas fatigue, mais plaisir ; et il importe qu'il rejoigne don Lope au plus tôt. (A part.) J'ai beau vouloir faire le brave, cet enfant m'a tout aUeiidfu
220 L'ALCADE DE ZALAJIEA.
ISABELLE
Rentrons, mon père, je tous prie.
INES.
Puisque nous n'ayons plus les soldats, restons encore an moment sur la porte, et jouissons de la fraîcheur de la soirée. Lea voisins vont sans doute également sortir de leurs malsons.
CRESPO
A la vérité, je ne désire pas rentrer non plus, moi; car d'ici je vois le chemin qu'a suivi mon enfant, et il me semble que lui-même je le vois marcher. — Inès, apporte-moi un siège.
INÈS
Voilà un petit banc.
ISABELLE
On dit que cette après-dlnée la municipalité a fait l'élection des magistrats.
CRESPO
C'est toujours ici, au mois d'août, qu'ont lieu les élections.
Pedro Crespo, Isabelle et Inès s'asseyent.
Entrent, de l'autre coté, LE CAPITAINE, LE SERGENT, REBOLLEDO,
L'ÉTINCELLE et des Soldais.
Ne faites pas de bruit. Avance, toi, Rebolledo , et va-t'en avertir la servante que je suis ici.
REBOLLEDO.
J'y vais. Mais que vois-je ? 11 y a du monde devant sa porte t
LE SERGENT
Et moi, aui reflets de la lune qui éclaire leurs visages, il me semble reconnaître Isabelle.
LE CAPITAINE
Ouil mieux encore que la lune , mon cœur me dit que c'est elle. Nous arrivons au moment favorable; et si nous avons du cœur, nous n'aurons pas à regretter d'être venus.
LE SERGENT
Capitaine, permettez-vous un conseil?
LE CAPITAINE
Non.
LE SERGENT
En ce cas , je ne vous le donnerai pas ; faites tout ce que vous voudrez.
LE CAPITAINE
Je m'approche hardiment , et j'enlève Isabelle. Vous , l'épée au poing, empêchez qu'on ne me suive.
LE SERGENT
Puisque nous sommes venus, c'est pour vous obéir.
LE CAPITAINE
Ne l'oubliez pas : le rendez-vous est dans la forêt voisine, à main droite en quittant la route.
REBOLLEDO.
L'Étincelle?
l'étincelle.
Quoi?
REBOLLEDO.
Garde les manteaux.
l'étincelle, à part.
"Quand on va se battre comme quand on va nager, le mieux est de garder les habits.
le capitaine.
Je veux arriver le premier.
CRESPO
Nous avons assez respiré le frais ; rentrons.
le capitaine.
Allons 1 à moi, mes amis!
Il sa précipite sur Isabelle,
Isabelle, éperdue.
Ah! traître!... Que voulez-vous done, seigneur?
LE CAPITAINE
C'est une fureur, un délire d'amour !
11 l'enlève et sort.
Isabelle, du dehors.
Ah! trattre... Mon père !
Ah! les lâches!
Isabelle, du dehors.
Mon père!
INÈS
Je rentre.
CRESPO
Hélas ! vous avez profité de ce que j'étais sans épée, misérables, infâmes, traîtres !
REBOLLEDO.
Retirer-vous, ou vous êtes mort !
CRESPO
Que m'importe la vie quand on m'a ravi l'honneur?... Ah! si j'avais une épée!.... N'ayant pas d'armes, à quoi me servirait de les poursuivre?... et si je vais chercher mes armes, pendant ce temps je les perds de vue !... Que faire, cruel destin? De toute manière le danger est le même.
INÈS rentre avec une épée.
INÈS
Tenez, voilà votre épée.
228 1/ ALCADE DE ZALAMÉA.
CRESPO
Celte épée vient i propos.... Maintenant, je pourrai saturer mon honneur, puisque je puis les poursuivre... Lâchez yotre proie, infimes traîtres!... J'aurai ma fille, ou il m'en coûtera la rie»
LE SERGBXT.
Tous tes efforts seront inutiles; nous sommes en nombre.
CRBSPO.
Mes malheurs sont en nombre aussi ; et tous combattent avec moi !... Mais, hélas ! la terre manque sous mes pas.
Il tombe.
RBBOLLEDO.
Tuons-le.
JJE SERGENT.
Non pas! ce serait par trop dur de lui enlever en même temps la vie et l'honneur... Le mieux est de le lier et de l'emporter dans le plus épais du bois, afin qu'il ne puisse pas donner l'alarme.
ISABELLE, du dôkOTS»
Mon père ! mon père !
CRESPO
Ma fille !
REBOLLSDO.
Emportons-Ie'commc tu as dit.
CRESPO
ma fille ! je ne puis te suivre que de mes soupirs !
On l'emporte.
ISABELLE, du dehOTS.
Mon père!
Ma fille !
crespo, du dehon.