‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 86 sur 113 · USAI EMU · texte numérisé non relu

USAI EMU

Puisqu'il en est ainsi, parlez.

FLKftlDA.

Je serai aussi brève que possible.

LIS ARDA

Je tous écoute, avec la plus vif intérêt.

FLERIDA.

Très-belle madame, en qui un esprit si distingué rehausse tant d'attraits, je suis... mais il est inutile que je vous vante ma naissance, la noblesse de ma famille et l'illustration de mon père; car à quoi bon vanter ces avantages, qui sont comme s'ils n'étaient pas, dans une situation aussi misérable que la mienne? Souffrez donc que je vous dise seulement que je suis une femme, et une femme infortunée ; ee titre me suffira pour trouver auprès de vous la pitié qu'on cœur tel que le vôtre n'a jamais refusée au malheur... Oh! que n'ai-je emporté avec moi quelque gage qui pût vous apprendre ee que je suis! Que ces larmes qui coulent de mes yeuz me soient des témoins qui vous attestent la vérité de mes paroles !... — Je suis née de parens illustres ; je tairai leur nom par égard pour eux ; c'est assez que mes fautes les aient déshonorés là-bas sans que je détruise ici leur renommée. — J'étais jeune et courtisée; parmi beaucoup d'autres, un cavalier qui était mon égal par la naissance, et qui ne devait pas être plus heureux, jeta les yeux sur moi; notre étoile le voulut ainsi. Quand il m'eut rencontrée deux ou trois fois, il se mit à rôder dans ma rue du soir au matin. Le jour il était là comme un héliotrope constamment tourné vers mes fenêtres; la nuit, quand le soleil avait disparu au milieu des ténèbres, il était là encore comme un argus veillant sur son trésor. Son assiduité me plut, je fus touchée de ses soins, et ma liberté lui fut soumise. Vous m'excuserez, je n'en doute pas, car vous êtes femme, et vous savez combien notre vanité est flattée par une secrète adoration. Bientôt, à la laveur delà nuit, je le reçus dans notre jardin; c'est là que nous passâmes bien des raomens fortunés à causer tête à tête au milieu des jasmins et des myrtes. Plus nos entrevues étaient difficiles, plus nous en goûtions tous deux le charme. Mais, hélas ! ce furent ces mêmes rendez-vous qui nous perdirent. Tandis que nous naviguions joyeusement sur l'océan de l'amour, rassurés par un calme décevant, peu à peu s'avançait la tempête... Un vaillant cavalier, sans que je lui en eusse donné lieu, s'occupa de moi; il ne faisait continuellement qu'aller et venir dans ma rue; mais ne trouvant en moi qu'indifférence et dédain, il vit que ma sagesse ne m'éloû&uA& ^*&

seule de lui, et que l'amour était de la partie. Blessé et furieux, il voulut se venger. Une nuit, — c'était une nuit bien triste, bien plus triste que les autres, car la lune avait caché son front soucieux derrière un voile épais de noirs nuages, — il arriva le premier dans ma rue, frappa à la manière de son rival, et entra au jardin dans le même temps que mon époux arrivait. Celui-ci, voyant entrer un homme chez moi, entre derrière lui et lui demande aussitôt brusquement ce qu'il cherche ; l'autre, sans lui répondre , relève son manteau jusqu'aux yeux et met la main sur son épée. Moi qui les regardais, plus morte que vive, j'allais répondre pour lui, lorsque je les vois qui se joignent, qui s'arrêtent et qui croisent leurs épées, desquelles s'échappent bientôt un rapide cliquetis et de vives étincelles. Dieu voulut, mon sort voulut que notre ennemi fût atteint le premier. «Je suis mort!» dit-il; et il chancela, et il tomba au milieu des fleurs... Après cela, mon époux s'adressant à moi, me dit d'une voix tremblante de colère: «Jouis, ingrate; voilà ton ouvrage! Contemple cet amant qui venait te chercher à une pareille heure! il est baigné dans son sang, il ne respire plus!... Eh bien! tout mort qu'il est, je n'en suis pas plus paisible; il soulève encore dans mon cœur une horrible jalousie !...» Moi, interdite et confuse, je lui parlai comme je pus ; lui, sans daigner m'en tendre, car la jalousie est comme un livre sacré qui ne souffre pas la contradiction 1 , il sortit du jardin, monta sur un cheval qui l'attendait non loin, et disparut. Toutes ces scènes cruelles qui s'étaient succédé en si peu de temps m'avaient brisée. J'étais demeurée à la même place à demi morte, lorsque je fus réveillée, pour ainsi dire, par un bruit qui s'accrut à chaque instant. D'abord nos voisins qui se rassemblent et murmurent dans la rue, puis nos domestiques qui parcourent, troublés , la maison ; puis mon père infortuné qui s'informe de moj et qui m'appelle par mon nom, à grands cris. Je n'eus pas la force ou l'audace de lui répondre. M'imaginant soudain que le plus sur était de fuir pour éviter sa colère, je sortis de la maison et me retirai, pleine d'angoisses et de terreurs, chez une de mes amies. Je restai là cachée quelque temps ; j'y appris que mon amant tâchait de passer en Espagne. Afin de m'excuser auprès de lui, je partis à sa recherche; mais jusqu'à présent je n'ai pas eu sur lui la moindre lumière ; et remarquant que je marche isolée et faible au milieu p*e dangers de toute espèce, je renonce enfin au fol espoir de le trouver... On m'a parlé de vous, madame ; tout le monde m'a vanté votre bonté, la générosité de votre cœur, et j'ai songé à m'adresser à vous. Vous avez de nombreuses suivantes, recevez-moi parmi elles; vous ne vous apercevrez pas que vous en ayez une de

1 Que ton Alcoran lot telot Que no te dan â disputa.

Mot à mot, la jalousie est on Alcoran, etc., etc.

plus. Protégez ma réputation, madame; dissipez mes craintes, prêtez votre appui à mon malheur; tous êtes femme, ayez pitié d'une femme; et, si vous aimez, que vos amours, à vous, soient heureux 1

LISARDA.

Essuyez vos pleurs, madame; il ne vous appartient pas de pleurer; c'est à l'aurore de répandre la rosée, et elle se fâchera contre vous si vous lui dérobez son office... Je n'ai pas besoin d'autre témoin que votre beauté pour être convaincue de la sincérité de vos discours, et je compatis sincèrement à votre infortune. — Dites-moi, comment vous nommez-vous?

FLER1DA.

Laura, madame.

LISARDA.

Eh bien ! Laura, puisque vous le désirez ainsi, d'aujourd'hui je vous retiens auprès de moi, non pour servir, comme vous demandez, mais pour être servie. Entrez ; il ne convient pas que mon père vous voie avant que j'aie obtenu sa permission.

FLER1DA.

Que le ciel vous garde , madame l ( A part. ) Q destinée î il me semble que tu vas cesser enfin de me poursuivre.

Elle tort.

LISARDA.

Pauvre femme !

CBLIA.

Je suis loin de blâmer votre pitié; mais cependant, madame...

us ARDA.

Après, Celia?

Je ne sais pas trop s'il est sage à vous de la recevoir dans votre maison.

LISARDA.

D'où te. vient cette crainte?

CBLIA.

C'est qu'il y a dans le monde plus d'une femme qui est à la fois demoiselle et veuve, petite paysanne et grande dame; qui, sous un air innocent, a beaucoup d'expérience ; qui emploie avec art la ruse et l'intrigue, et habille le mensonge en perfection.

LISARDA.

Voudrais-tu dire par là...

CELIA

L'avenir nous l'apprendra, madame.

Elles sortent

m DE MAL EN PIS.

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