FEUX
Non, seigneur, il me connaît trop ; mais j'ai chargé un camarade de le suivre et de m'aviser de l'endroit où il le laisserait.
LE GOUVERNEUR
Bien. Allez, et sachez me dire tout ce qu'aura vu cet homme qui a suivi ce domestique. Lorsque j'aurai quelque donnée à cet égard, j'irai l'arrêter. Nous avons besoin de ménagemens. Il ne convient pas, pour le succès même de notre dessein, que j'aille mettre toute la ville sens dessus dessous avant d'avoir de plus amples instructions ; cela ne servirait qu'à l'avertir que nous sommes à sa recherche, et il se tiendrait davantage sur ses gardes.
FELIX
Ce sont des précautions pleines de prudence... Quand je saurai ce que vous voulez, seigneur, je reviendrai vous voir.
H tort.
LE GOUVERNEUR
Ah ! honneur, honneur d'un père, à quels dangers une fille légère t'expose !
Entrent LISARDA et CELIA.
LIS ARDA
Seigneur ?
Où allez-vous, ma fille?
LISARDA.
Je venais vous voir et savoir en quoi ma tendresse et œl^w^v-
pect ont démérité, que vous sortiez ainsi de la maison mm m'ac-
rorder un souvenir. Qu'avez-vous donc, seigneur? Vous paraiss»
triste.
LE GOUVERNEUR
Ne vous étonnez pas de me voir cette tristesse, quelque étrange qu'elle soit. Je suis père et je crains... — Le voyageur égaré qui rencontre, par une nuit obscure, un piéton dépouillé par les brigands, ne doit-il pas concevoir des craintes? Peut-il ne pas frémir aussi le marinier qui aborde le golfe où un navire s'est brisé contre un rocher perfide ? Et le chasseur impétueux qui a trouyé sur son chemin, au point du jour, un homme déchiré par la dent d'une bête féroce, peut-il ne pas trembler également? Eh bien ! moi, par le moyen de cette lettre, — voyageur j'ai découvert le passage périlleui, marinier j'ai aperçu recueil, et chasseur j'ai vu la béte féroce qui s'apprête à s'élancer sur moi. Car enfin l'honneur, pour celui qui songe a l'honneur avant tout, est une partie de chasse, an voyage, un navire, et il faut prendre garde à recueil, au péril et à la mort.
Il sort.
LISARDA.
Je suis interdite et inquiète... Peut-être, Celia, que mon père aura appris quelque chose, et qu'en me tenant ce langage il aura voulu m'avertir qu'il n'ignore pas les dangers que court son honneur. ~
CELIA
Je ne sais, mais il me semble avoir entrevu, sous ses paroles, an sermon qui allait droit à vous. Je ne doute pas, pour ma part, qu'il n'ait quelque soupçon, et, s'il faut dire la vérité, je ne trouve pas qu'il ait eu tort de vous adresser ce sermon, puisque, au mépris de votre renommée, vous êtes une véritable hérétique, qui voulez introduire une nouvelle secte en amour. Si vous aimiez à la mode de vos aïeux, ou, pour mieux parler, de vos aïeules, vous n'éprouveriez pas tous ces tourmens que vous éprouvez depuis que vous avez été choisir pour galant un cavalier inconnu qui vit caché mystérieusement. "
LISARDA.
Tu aurais eu raison, Celia, de me gronder sur mon fol amour, si je ne t'avais confié ma première faute; mais à présent, c'est mal à toi; tu en conviendrais toi-même si tu savais tout... Écoute. — La réputation ou la gloire acquise par mon père mérita que sa majesté lui donnât le gouvernement de cette ville. Il vint s'y établir. Moi. naturellement, je vins demeurer avec lui à Gaëte. Ici je ne tardai pas à être bien vue de tout le monde, et si bien vue, qu'à la fin, Celia, j'en souffris; car je ne m'appartenais plus d'aucune façon, je ne pouvais plus, d'aucune façon, disposer de moi. Quand j'allais Quelque part, j'entendais à droite et à gauche murmurer à mon
oreille : Voilà la fille du gouverneur. A l'église il y avait du bruit lorsque j'entrais ; quand j'en sortais, j'étais pressée, entourée par la foule comme un objet curieux ; je ne faisais point un pas que ce ne fût au milieu d'un public qui m'observait, m'épiait et me montrait au doigt pour ainsi dire; si je pleurais, si je riais, il était question sur la place de mon sourire et de mes larmes. Quel ennui I... A la fin, fatiguée de cet empressement, car on se fatigue même de ce qui a d'abord flatté la vanité, désirant de m'affranchir de cette surveillance perpétuelle et d'être à moi davantage, je commençai d'aller me promener, avec mes suivantes, à ces jardins qui sont hors de la ville. Là, à l'abri d'une mante, je pouvais causer avec elles et tout voir en liberté. Un jour que nous nous promenions sur le bord de la mer, j'aperçus mon père qui venait; troublée, je pris la fuite et me réfugiai dans une maison de plaisauce qui était proche. Là je trouvai un cavalier qui , me voyant effrayée , et s'imaginant sans doute qu'il y avait plus de mal qu'il n'y en avait réellement, m'offrit aussitôt sa protection et se disposa à me défendre. Reconnaissante de sa conduite, je le rassurai sur mon péril, m'entretins avec lui, et après quelques minutes, je vis qu'il avait non seulement du courage, mais les manières les plus gracieuses et un esprit plein de charme. Je ne te parle pas de sa noblesse: quand on dit d'un homme qu'il est brave et courtois, c'est assez dire qu'il est noble... Il me demanda qui j'étais; à cela je répondis que s'il tenait à ce que je vinsse le voir quelquefois le soir au même endroit, j'irais, en mettant pour condition qu'il ne saurait pas qui j'étais, qu'il n'essayerait pas de me suivre, qu'il ne me prierait pas de me montrer à lui à visage découvert et ne me demanderait pas mon nom; il y consentit, en me jurant une discrétion sans bornes. Depuis, te l'avouerai-je? je suis retournée le voir quelquefois vers la nuit... Il ne sort pas de cette maison de plaisance... S'il y est prisonnier ou s'il y est caché, je l'ignore ; tout ce que je sais de lui, c'est qu'il s'appelle Fabio. — Et maintenant, pour finir, Gelia, moi qui ne cherchais dans ces rendez-vous qu'une innocente distraction , je me trouve au fond du cœur, pour ce cavalier, un sentiment nouveajtv étrange. Ce n'est pas de l'amour sans doute, oh ! non, ce n'est pas de l'amour ; mais que ce soit de l'amour ou non, je te préviens, Celia, que tous les sermons de mon père n'obtiendront pas de moi que je cesse d'aller voir ce cavalier.
CELIA
Cette folie ne m'annonce rien de bon» Oubliez-vous donc, madame, que les accords de votre mariage sont signés? que le seigneur vôtre père attend ici d'un moment à l'autre votre époui? et ne savezvous pas qu'hier même il a commandé qu'on préparât, pour l'y recevoir, l'appartement du rez-de-chaussée dont une porte communique avec le vôtre?.., Cette hospitalité généra un peu vos amours.
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LIS ARDA
SI tous voulez me parler en' secret, nous alfons rester seules.
Quant à moi, madame, si vous l'ave* pour bien, il m'importe peu que l'on sache des à présent une chose que Ton saurait bientôt.