‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 92 sur 113 · SCÈNE in · texte numérisé non relu

SCÈNE in

L'autre chambre.

LISARDA, FLERIDA, CELIA et NICE. Entre LE GOUVERNEUR.

celia, annonçant.

Monseigneur !

FLERIDA, bas à Lisarda.

Si vous lui parlez, parlez-lui en ma faveur. Demandez-lui qu'il vous permette de me recevoir ici.

LISARDA.

Oui, madame.

Priez-le beaucoup.

Oui, madame.

Je m'éloigne un peu.

Voici la crise * !

FLERIDA.

LISARDA.

FLERIDA.

Elle se retire vers le fond du théâtre.

LE GOUVERNEUR

Eh bien 1 Lisarda, vous ne me remerciez pas de l'amie que je vous ai envoyée!... Que dites-vous?... répondez donc.

lisarda, à part.

Je me meurs. {Haut.) Seigneur, si vous avez quelque pitié pour votre fille...

LE GOUVERNEUR

Je vois! vous l'aimez déjà; et remplie de compassion pour elle, vous voulez que je lui pardonne?

LISARDA.

Seigneur, une faute aussi légère mérite d'être pardonnée.

1 II y a dans l'espagnol : Aqui fue Troya ! Ici fat Troie ! — ■ Calderon emploie souvent cette exclamation pour annoncer une situation critique.

LE GOUVERNEUR

Ce n'est pas là une faute si légère.

flerida, à part.

Elle lui parle pour moi sans doute. 11 ne cesse pas de me regarder.

us ARDA.

H ne s'agit pas d'autre chose, seigneur, que d'avoir été dans un jardin, en ayant soin de se couvrir le visage d'une mante

Cette dame, Lisarda, a un père pour qui elle aurait dû conserver plus d'égards.

lisarda, à part.

II me parle avec tant de sagesse et de bonté qu'il me pénètre l'âme. [Haut.) Ne me grondez pas, seigneur, ne me grondez pas ; j'implore votre indulgence à genoux.

Elle s'agenouille.

LE GOUVERNEUR

Ce n'est pas pour vous gronder, ma fille, mais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.

LISARDA.

Je vous en prie, mon père.

LE GOUVERNEUR

Non, ma fille, levez-vous.

LISARDA.

Je ne me lèverai point d'ici que je n'aie obtenu votre pardon.

flerida, à part.

Oh! combien je lui dois! elle sollicite pour moi à genoux!

LE GOUVERNEUR

Allons, ma fille, levez-vous. (Il la relève.) Mais ne me demandez pas pardon pour cette dame, ce serait peine perdue; elle ne sortira de cette maison que mariée.

LISARDA.

Oui, seigneur, elle y consent; et, de plus, elle s'engage, si vous le voulez, à ne plus se mettre au balcon, à la fenêtre 1 . Tout ce que je vous demande pour elle, c'est le retour de votre bienveillance.

Pour ma bienveillance, je ne la lui refuse pas ; au contraire, elle la possède tout entière. Pour vous le prouver... voyez, ma fille, de quelle manière je vais la traiter.

Il s'éloigne vers Flerida.

lisarda, à part. t Où va donc mon père?

1 Ventana ni rexa bolverâ à ver.

Vmtana, c'est une fenêtre, en général ; rexa, c'est la fenêtre do r ei-de chaussée, protégée par nnc grille on garnie de barreaux.

flerida, à part.

Comme elle est bonne l elle lui a conté mes chagrins pour m'éviter la honte de les raconter moi-même.

le gouverneur , à Flerida.

Soyez heureusement arrivée en cette maison , madame ; elle sera vôtre autant que mienne. Je ne m'étonne pas du mauvais succès de tos amours; les histoires sont pleines de semblables aventures, aussi tristes , et même plus tristes que les vôtres. C'a été une véritable bonne fortune pour moi qu'après votre naufrage ma maison vous devtnt un port de salut. -Usez d'elle à votre gré, et soyez assurée que vous n'en sortirez qu'honorée et contente. Tout cela se terminera avant peu, j'espère, à la commune* satisfaction ; en attendant, vous demeurerez avec nous comme la fille ou la mattresse de

la maison Lisarda m'a tellement sollicité pour vous, qu'alors

même que je n'agirais pas ainsi à votre seule considération, j'y serais obligé par considération pour elle.

FLERIDA.

Je vous rends mille grâces, seigneur.

lisarda, à paru Que le ciel me soit en aide ! Qu'ai-je entendu?

celia, bas t à Lisarda.

Vous voyez, madame, combien vous aviez tort de présumer que votre père vous eût reconnue , puisqu'il croit que — la prisonnière c'est elle.

lisarda, bas, à Celia.

Tu as raison ; mais comme c'est la première fois que le mal se change en bien, je n'y étais plus. Puisse cette erreur durer !

le gouverneur, à Flerida.

Prenez du courage, madame.

flerida.

Je suis trop heureuse, seigneur...

celia, bas t à Lisarda.

Pourvu qu'elle ne nous perde pas à cette heure ! Elle ferait bien mieux de se taire.

flerida.

Un personnage de votre naissance et de votre mérite ne pouvait

pas manquer d'avoir un cœur généreux Une femme infortunée

est venue se jeter à vos pieds aujourd'hui... Puisque vous savez qui je suis, daignez accorder votre appui à une femme errant dans un pays étranger.

LISARDA.

Eh bien ! Celia, Nice... vous voyez ; le mal s'est converti en bien, et j'ai peine à le reconnaître.

flerida, s'approchant.

Et vous, madame, souffrez que je vous embrasse. {Elle l'embrasse.) Quelle gratitude je vous dois! A votre première bonté

' 0n «-ten>p s

^Vous faites désirer. Vous ayez causé dans cette maison plus d'un ^•ouci et plus d'une inquiétude.

g* ~ DON JUAN.

■% =■ C'est mon bonheur qui a voulu ces retards, puisque je suis tou- M> ^|ÉHUfl le bienvenu.

f*?* LE GOUVERNEUR.

Ql -Oh t que cet habit militaire tous sied bien !.. comme tous avo7 ... l'air brave et vaillant!... Que j'aime ces aiguillettes, ces plumes!... l — Vous ne dites rien à Lisarda?

H DON JUAN

■f J'arrivais troublé par avance, et, en la voyant, je suis ébloui de

. l'éclat de sa beauté. (A Lisarda.) Excuse», madame. —Si celui

qui a l'honneur de vous parler mérite une faveur si haute, daignez

f m* abandonner un moment cette main si délicate et si blanche, véritable carquois où l'Amour puise ses flèches... La renommée, madame, vous proclame au loin une beauté sans égale, et la renom-

I mée, contre l'ordinaire, n'a pas été généreuse envers vous, car vous pouvez vous plaindre d'elle. Mais non , ce n'est pas la faute de la renommée , c'est la nôtre. Elle vous a proclamée unique, et la réa-

r lité, cette fois, surpasse de beaucoup l'imagination.

LB GOUVERNEUR

Je n'ai jamais oui rien de plus galant... (A Lisarda.) Répondez donc, ma tille, à cette courtoisie.

LISARDA.

J'ai souvent entendu dire, seigneur, que l'Amour était fils de Mars et de Vénus. Je ne saurais en douter à cette heure en voyant qu'un soldat tel que vous a rapporté de la guerre d'aussi gracieuses flatteries.

LE GOUVERNEUR

J'arrête là les complimens. J'ai à coeur que le champ demeure à ma fille.

DON JUAN

Je suis de même avis, seigneur, car personne ne serait assez hardi pour le lui disputer. — Qu'elle est aimable et belle et charmante !

le gouverneur, à don Juan,

Il est juste que vous vous reposiez, vous devez être fatigué de la route. Je vous offre une hospitalité sans façon; vous serez logé en soldat; vous me pardonnerez.

DON JUAN

Je suis trop flatté que vous daigniez m'agréer pour hôte dans la sphère d'un astre divin.

le gouverneur.

Nice! viens avec nous.

Le Gouverneur, don Juan cl Nice sortent.

L1SARDA.

Maintenant que nous sommes seules , Celia , que dis-tu de mon aventure ?

CELIA

Qu'elle s'est terminée plus heureusement que je ne le pensais. Un instant j'ai eu peur. Et monseigneur qui va s'imaginer que c'était elle qu'il avait faite prisonnière l

LIS ARDA

Il s'est bien rencontré qu'il l'ait trouvée dans la maison avant que je l'eusse averti que je l'y avais reçue.

^ . CEUA.

"" Voua voyez, madame, ainsi que je vous le disais, que c'était une folie à vous de croire qu'il vous reconnaissait.

LISARDA.

Ce qu'il y a eu de plus merveilleux et de plus agréable pour moi en même temps, c'a été de voir comme, sans être prévenue, elle répondait à propos.

CEUA.

En ces choses-là, une femme a beau parler au hasard, elle parle toujours avec une justesse parfaite quand il est question d'amour.

LISARDA.

A présent, voilà ma situation qui se complique.

CELIA

Que dites-vous, madame? je ne vous comprends pas.

LISARDA.

Je dis que voilà de nouvelles difficultés qui s'élèvent.

Quoi l madame, les périls que vous avez courus aujourd'hui, l'arrestation de ce cavalier et l'arrivée de votre futur époux, ne vous décident pas à rejeter loin de vous ce caprice insensé?

LISARDA.

Ah ! Celia, que tu connais mal l'amour et ses bizarreries !... Citemoi un seul amour que les obstacles aient découragé; et moi , je t'en citerai mille qui ont grandi et se sont fortifiés par les obstacles.

CELIA

Cela est bon à dire, madame

LISARDA.

Puis, Celia, autre chose encore. D'un côté, je ne dois pas délaisser en prison un homme qui m'a sacrifié sa liberté et qui voulait me sacrifier sa vie ; et d'autre part , si cet homme est celui que cette dame cherche , je ne dois pas avoir la prétention d'établir une rivalité avec elle. Il faut que je sorte de cette cruelle incertitude. A cet effet, tu lui porteras une lettre de ma part , où je lui dirai que, s'il lui est possible de sortir, il me vienne parler cette nuit. Et afin

qu'il ne conçoive aucun soupçon, c'est ici qu'il me viendra voir, comme si j'étais, moi, la prisonnière.

Cbua.

LISARDA.

CBUA.

LISARDA.

CEUA.

Gomment, madame?...

Oui, €elia.

Mais considérez...

Je ne considère rien.

Réfléchissez...

Il n'y a pas à réfléchir.

CELIA

Voulez-Yous vous laisser enlever?

LISARDA.

Veux-tu que je me laisse mourir ?

CEUA.

Mais songez, madame...

LISARDA.

Ne me tourmente pas davantage.

CBUA.

Quels dangers !

Je les Yois.

Et votre vie?

Je n'y tiens pas.

Et votre honneur?

USARDA.

Je ne l'expose pas, mon honneur.

Je vous en prie...

LISARDA.

CELIA

USARDA.

CELIA

Quoi encore?

Vous vous perdrez.

Tant pis I Ah!

En vérité, Salem.

USARDA.

CEUA.

USARDA.

CBUA.

LISARDA.

dUt tu iras seule en pèlerinage à Jéro-

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