SCÈNE IV
Une duaibre dans la tour.
Entre DOS CESAR.
DO* CRSAft.
Comment cela finira-t-il?
Kntre CAMACHO.
CAMACHO.
Je vous retrouve enfin, monseigneur!
doncésaa.
C'est toi, Camacho?
cahacuo.
Nous voilà bien !
DON CÉSAR
Je ne regrette rien après avoir vu son visage.
CAMACHO.
Que la peste soit de son visage!... J'aurais mieux aimé cent fois qu'elle fût un monstre barbu, et qu'elle eût amené avec elle un autre monstre à barbe, et que vous ne fussiez pas prisonnier, que de voir cet ange malicieux qui vous a livré si gentiment aux mains de la justice.
DON CKSAB.
Ou 'oses-tu dire là?
CAMACHO.
Eh! mon Dieul il y a tant de perfidie, tant de trahison aujourd'hui dans le monde ! Aussi , j'en suis sûr, la première fois qu'elle vint vous trouver, c'était purement et simplement pour vous épier. Ce fut une aventure de chevalier errant. Elles entrèrent toutes deux éperdues, comme si elles eussent fui quelque farouche brigand de grand chemin, et votre dame vous demanda comme à un noble chevalier aide et secours, en vous disant je ne sais quoi. Cessez, cessez donc de vous abuser; je ne connais pas une crédulité pareille à la vôtre. Pour moi, j'ajouterais autant de foi à ce conte d'une forêt enchantée où l'infante très-circonspecte parla d'une si spirituelle façon avec Esplandian, Belianis, et le Beau-Ténébreux.
DON CÉSAR
Dis-moi donc alors, s'il en était ainsi, pourquoi le gouverneur l'aurait-il arrêtée?
CAMACHO.
Cela est clair, pour vous donner le change.
JOURNÉE 11, SCÈJSE IV. 281
DON CÉSAR
Non, Camacho; je soupçonne autre chose. C'est que cette dame est une femme de haut rang, que quelque mésaventure oblige à se tenir cachée ; car le destin souvent persécute la beauté. Ce qui me confirme dans cette opinion , c'est qu'elle ne voulait à aucun prix écarter sa mante; et si le gouverneur m'a pris en même temps, c'est qu'il aura eu deux avis le même jour. N'as-tu point vu son trouble quand elle allait nous dire qui elle était, et la honte qui a scellé ses lèvres au moment où elle se disposait à nous conter ses malheurs ?
CAMACHO.
Il ne serait pas impossible que vous eussiez raison, après tout. — Et, à ce compte, voilà le grand amour que vous aviez pour Flerida qui est bien loin, n'est-il pas vrai?
Je n'espère pas qu'un premier amour se puisse effacer ainsi du cœur d'un homme. L'expérience nous enseigne qu'une forme ne se grave pas si aisément là où il y avait une autre forme. Un exemple te fera comprendre cela. Lorsqu'un peintre veut esquisser une figure, si sa toile est libre et nette, il y trace des lignes faciles; mais s'il a esquissé déjà une autre figure sur la toile, il faut qu'il commence par l'effacer, afin que les lignes de la seconde ne se confondent pas avec celles de la première. Tu me comprends maintenant, sans doute. Mon cœur a été une toile libre et nette pour le premier amour; mais si je veux y introduire un autre amour, il faut que j'attende que la première image, l'image céleste et divine qui s'y était empreinte, s'en soit effacée. Et ainsi, à cette heure, quoiqu'un amour nouveau me tourmente l'esprit, — je ne dessine pas, j'efface.
CAMACHO.
J'aurais beaucoup à vous répondre là-dessus si je voulais.
DON CÉSAR
Que répondrais-tu? voyons.
CAMACHO.
Je répondrais... Mais ce n'est pas le moment ; car voilà une femme recouverte de sa mante qui vient nous voir. Il parait que nous n'en avons pas encore fini avec les noires intrigues emmantelées ! .
Enlre GELIA.
CELIA
Écoutez, seigneur Fabio.
1 - Que aun no hemosacabado Con el negro embeleco del tapado. »
Le mol tapado est de l'invention de Calderon. Pour reproduire autant que possible sa plaisanterie, nous nous sommes permis de fabriquer l'adjectif emmanteU.
Soyez la bienvenue, puisque tous venez rendre la vie à un homme demi-mort.
CBLIA.
* Voici pour vous une lettre de cette pauvre prisonnière qui vit bien affligée.
DON CÉSAR
En récompense» voici pour vous un diamant. (Il lui donne une bague,) Il jette un tel éclat et lance de tels feux qu'on le prendrait pour une étoile, s'il était attaché à la voûte du ciel.
Il lit la lettre.
camacho, à Celia.
Montrez un peu ; il me semble bien terne.
CELIA
Non pas ! il est de la plus brillante blancheur.
camacho, offrant une bague de plomb à Celia, Eh bien ! je vous donne, moi, cet autre diamant tout pareil à celui-là, si vous voulez me laisser voir cette figure.
CELIA
Vous n'obtiendrez pas cela.
CAMACHO.
J'en sais le motif.
celia.
Parce que je suis laide, pas vrai?
CAMACHO.
Justement.
Au contraire, c'est que je suis jolie.
CAMACHO.
Si cela était, vous ne vous envelopperiez pas le visage dans une mante comme une àme en peine.
CELIA
Eh bien ! regardez si je suis jolie ou laide.
CAMACHO.
Je ne veux plus vous voir à présent.
CELIA
Allons, pas de façon, regardez-moi.
CAMACHO.
A présent que vous le désirez, moi je ne veux plus.
CBLIA.
Tenez, je vous donne ce diamant si vous consentez à me regarder.
CAMACHO.
Je n'y tiens pas. Je ne les ai jamais aimés, les diamans.
CELIA
C'est votre dernier mot?
CAMACHO.
Ouïs
J'ai fini de lire. {A Celia.) Vous direz à ma belle prisonnière que, suivant son ordre, j'irai la voir celte nuit.
CELIA
Bien, seigneur. — Que le ciel vous garde!
Bile son.
camacho, criant.
Adieu, donzelle ! Vous direz à votre maltresse qu'elle ne soit pas trop orgueilleuse de ce qu'elle sert à effacer.
DON CESAR
Cesse donc de plaisanter.
CAHACHO.
Alors je vous demanderai sérieusement ce qu'on vous dit par cette lettre?
DON CÉSAR
Que j'aille la voir ce soir ; qu'après avoir gagné les suivantes de la fille du gouverneur, elle se hasarde à me recevoir dans sa chambre. On ajoute à cela deux ou trois mille recommandations aussi extravagantes les unes que les autres, comme, par exemple, que je n'emmène personne avec moi, que je ne me confie à personne, et les autres que tu devines.
CAMACHO.
Et vous à cela vous répondez tranquillement que vous irez, comme si yous aviez les clefs de la Tour dans votre secrétaire.
DON CÉSAR
Qui m'en empêchera?
CAMACHO.
Les gardes.
Va, le son de l'or est une douce musique qui endort les plus Yigilans.
Entre DON JUAN.
DON JUAN
Je viens vous apporter des condoléances et recevoir de vous des félicitations, afin que les unes se tempèrent par les autres. Les naturalistes racontent de deux certaines plantes que chacune d'elles, prise à part, est un poison, et que, quand on mêle ensemble leurs sucs, elles se neutralisent ou se corrigent de telle sorte l'une l'autre qu'elles deviennent une nourriture bienfaisante. Votre malheur et mon bonheur sont de même deux poisons qui, séparés, nous tueraient tous deux, vous par le chagrin, moi par le plaisir. Et ainsi mêlons nos richesses, tempérons mon bien par votre mal et mon mal par votre bien.
DON CÉSAR
Yous paraissez bien joyeux, don Juan.
DON JUAN
Gomment ne le serais-je pas en voyant en mon pouvoir un bonheur plus grand que je n'aurais pu l'imaginer? car le bien que m'offre l'amour dépasse de beaucoup mon espérance. J'ai demeuré ici caché deux jours * ; car, ainsi que je vous l'ai dit déjà, l'alcaydc de ce fort est mon intime ami ; et pendant ce temps j'ai acheté des joyaux, des bijoux, et je me suis fait faire quatre habits de gala 2 , précautions ordinaires à un homme qui veut se présenter convenablement chez sa future. Quand j'ai eu ce qu'il me fallait, j'ai pris la poste et j'ai mis pied à terre au palais du gouverneur comme si je fusse arrivé à l'instant même. Je vous dis le palais ; j'aurais dû vous dire le palais enchanté, car j'ai vu la en petit les merveilles de la nature. Le printemps y était réduit à une fleur, l'aurore à une perle et le soleil à un rayon ; car ma belle future est à la fois une fleur charmante du printemps, et une perle fine de l'aurore, et un rayon divin du soleil. Que je suis heureux, mon ami, moi à qui un amour bien placé apporte tant de gloire l
DON CÉSAR
Et moi, malheureux mille fois, à qui un amour inexplicable n'apporte que des disgrâces!... Puisque ma peine doit être l'antidote de votre joie, écoutez-moi ; nous ne changerons pas de sujet de conversation : vous m'avez parlé d'amour, je vous parlerai d'amour également.— J'ai vu dans un jardin délicieux une statue de jasmin couronnée d'oeillets, que le roi des mois, le gracieux mai, avait établie reine des fleurs, et qui avait été reconnue en cette qualité par la noblesse et le peuple des fleurs qui lui avaient acclamé au milieu des chants des oiseaux et du murmure des fontaines... Ne me demandez pas qui elle est, car, alors même que je voudrais vous le dire, cela me serait impossible. 11 y a la toute une histoire sans pareille... Mais ce que je puis vous dire, c'est qu'elle m'engage par cette lettre, si je peux m'échapper de prison , à l'aller voir cette nuit, et que je lui ai répondu que j'irais, comme si j'avais eu la certitude que l'alcayde me laisserait sortir.
DON JUAN
Puisque je suis venu, don César, n'en doutez pas, vous n'y aurez pas d'empêchement. — Camacho ?
CAMACllO.
Seigneur?
DON JUAN
Va dire à l'alcayde de ma part que je le prie de venir ici, que j'ai il lui parler.
CAMACHO.
J'y cours, seigneur.
Il sort.
1 Voyez la notice qui précède la pièce. 'L'&pagoo) dit : Met quatro galas
DON JUAN
est fort de mes amis, et il consentira sans peine à vous laisser rtir si je lui promets de vous emmener avec moi.
DON CÉSAR
t Comrae voilà le soleil qui s'enfonce affaibli dans les champs de ►ce i dent, et que la nuit commence à déployer ses ailes brunes, itcs-lui qu'il nous laisse sortir promptement.
DON JUAN
Je ferai à vos souhaits.
Entrent L'ALCAYDB et CAMACHO.
l'alcaydb.
Que me voulez-vous, don Juan ?
DON JUAN
Vous dire que je ne vous ai pas encore quitté, que je suis toujours votre hôte, car je vis où vit don César.
l'alcaydb.
Ce n'est pas bien à vous de m' imposer de nouvelles obligations, lorsque j'en ai déjà tant contracté qui font de moi votre dévoue ' serviteur.
! DON JUAN
S'il en est ainsi, vous permettrez qu'il vienne avec moi pour cette nuit; mon amitié mérite de vous cette faveur.
l'alcaydb.
il y a bien des recommandations de toute espèce, et les plus pressantes, pour qu'il ne sorte pas d'ici; mais il n'y a pas de consigne qui tienne contre vous. Toutefois vous me donnez votre parole de le ramener avant le jour?
don juan.
Je me porte sa caution en vous remerciant, et s'il survient quelque accident, j'entends qu'il coure pour mon compte.
l'alcaydb.
Rappelez-vous bien : pour la nuit seulement.
DON CÉSAR
Avant que l'aube paraisse, vous me reverrez à la prison doublement votre esclave.
l'alcaydb.
A cette condition les portes vous»sont ouvertes. — Que Dieu vous garde !
I* sort.
DON JUAN
Allons, don César, puisque vous êtes libre, conduisez-moi où votre future vous appelle ; je veillerai fidèlement sur votre rendez-vous.
DON CÉSAR
Il n'est pas juste que vous tardiez pour moi de retourner chez votre hôte, où votre future vous attend ; je ne saurais y consentir. Allons chacun de notre côté.
DON JUAN
Comment ne le serais-je pas en voyant en mon pouvoir un bonheur plus grand que je n'aurais pu l'imaginer ? car le bien que m'offre l'amour dépasse de beaucoup mon espérance. J'ai demeuré ici caché deux jours * ; car, ainsi que je vous l'ai dit déjà, l'alcaydc de ce fort est mon intime ami ; et pendant ce temps j'ai acheté des joyaux, des bijoux, et je me suis fait faire quatre habits de gala 2 , précautions ordinaires à un homme qui veut se présenter convenablement chez sa future. Quand j'ai eu ce qu'il me fallait, j'ai pris la poste et j'ai mis pied à terre au palais du gouverneur comme si je fusse arrivé à l'instant même. Je vous dis le palais ; j'aurais dû vous dire le palais enchanté, car j'ai vu là en petit les merveilles de la nature. Le printemps y était réduit à une fleur, l'aurore à une perle et le soleil à un rayon ; car ma belle future est à la fois une fleur charmante du printemps, et une perle fine de l'aurore, et un rayon divin du soleil. Que je suis heureux, mon ami, moi à qui un amour bien placé apporte tant de gloire 1
don cisAiu
Et moi, malheureux mille fois, à qui un amour inexplicable n'apporte que des disgrâces!... Puisque ma peine doit être l'antidote de votre joie, écoutez-moi ; nous ne changerons pas de sujet de conversation : vous m'avez parlé d'amour, je vous parlerai d'amour également.— J'ai vu dans un jardin délicieux une statue de jasmin couronnée d'oeillets, que le roi des mois, le gracieux mai, avait établie reine des fleurs, et qui avait été reconnue en cette qualité par la noblesse et le peuple des fleurs qui lui avaient acclamé au milieu des chants des oiseaux et du murmure des fontaines... Ne me demandez pas qui elle est, car, alors même que je voudrais vous le dire, cela me serait impossible. 11 y a là toute une histoire sans pareille... Mais ce que je puis vous dire, c'est qu'elle m'engage par cette lettre, si je peux m'échapper de prison , à l'aller voir cette nuit, et que je lui ai répondu que j'irais, comme si j'avais eu la certitude que l'alcayde me laisserait sortir.
DON JUAN
Puisque je suis venu, don César, n'en doutez pas, vous n'y aurez pas d'empêchement. — Camacho ?
CAMACllO.
Ik Seigneur?
^| DON JUAN
m,. Va dire à l'alcayde de ma part que je le prie de venir ici, que j'ai ■A lui parler.
W CAMACllO.
K J'y cours, seigneur.
m ' Voyez la notice qui précède la pièce.
m * L*eapagool dit : Hiu quatro galas
11 sort.
.WWŒE- il
« $'ïl nrw** <r«*+-
AemtctmâtÊMmta patio vwmma «mrt*$* — 0** **** v*m
MMJCAX.
future tous appelle; je veillerai fidèlement sur voU* r*ml*ih>m**,
dox c&aiu Il n'est pas juste que tous Uni if t pour mol du» wtottrow rtoM votre hoie, où votre future vous attend ; j* no *«ur«i* y fouiiettlii\ Allons chacun de notre côté.
DON JUAN
Non pas, s'il tous plaît. Il n'est pas juste que je vous tire d'ici pour tous exposer à un danger, et qu'après je tous quitte.
DON CÉSAR
Je désirerais cependant...
DON JUAN
Ne vous en défendez pas, je vous accompagnerai.
don césar, à part.
Cruelle situation!... Ne serait-ce pas à moi une véritable indélicatesse de souffrir qu'il veille sur mon rendez-vous et qu'il trahisse, môme à son insu, un h&te à qui il doit tant?
DON JUAN
A quoi pensez-vous là ?
DON CÉSAR
C'est que, voyez-vous, don Juan...
DON JUAN
Qui vous arrête encore, dites ?
DON CÉSAR
Vous croirez peut-être que je suis un ingrat de me cacher de vous dans mes amours... Vive le ciel! Pylade n'a pas eu plus d'attachement pour Oreste, ni Euryale pour Nisus, que je n'en ai pour vous... Après cette assurance, souffrez que, malgré mon bon vouloir, je ne vous dise pas quelle est ma dame, — car cela m'est, en vérité, impossible, —et permettez que j'aille seul chez elle.
DON JUAN
Je serais importun si j'insistais davantage. {A part.) La ridicule discrétion et la sotte méfiance! [Haut.) Adieu, don César.
DON CÉSAR
Adieu, don Juan.
Bonne chance !
Camacho?
Seigneur?
DON JUAN
M sort.
DON CÉSAR
CAMACHO.
DON CÉSAR
Prépare-moi avec soin un pistolet.
i CAMACHO.
En voici un que j'ai arrangé de mon mieux pendant que vous causiez ; mais voyez s'il est bien en état.
DON CÉSAR
Très-bien; la pierre... la bourre... l'amorce, rien n'y manque
CAMACHO.
Et les ressorts jouent-ils bien?
DON CÉSAR
, Très-bien.
CAMACHO.
C'est que, quand on manie un pistolet, on ne saurait prendre trop de précautions, autant pour soi que pour les autres.
DON C&AR
C'est juste.
Il s'éloigne.
CAMACHO.
Et moi, est-ce qu'il faut que je reste?
DON CÉSAR
Oui, Camacho.
camacho, au parterre.
Que toutes vos seigneuries soient témoins qu'il y a eu un laquais qui n'a pas suivi son mattre ! .
Don César sort par une porte, et Camacho par une autre.