SCÈNE VI
La cour du palais et le portique.
DON CÉSAR, marchant comme à tâtons.
- DON CÉSAR
Je ne puis trouver cette porte... La nuit est si obscure et si sombre, mon esprit est si plein de trouble et de confusion, que je ne sais plus où je vais au milieu de ces doubles ténèbres.. Fallait-il que pareille chose m'arrivât, et dans la maison du gouverneur!... Quel malheur est le mien!... Je ne trouverai donc pas cette porte !... Je suis bien sous le portique cependant... ( II met la main sur une chaise à porteurs.) Qu'est ceci? une chaise à porteurs, si je ne me trompe. C'est sous ce portique qu'on les remise d'ordinaire... Mais voilà quelqu'un... Je n'ai plus d'autre ressource que de m'y cacher... Dans une circonstance aussi critique il faut abandonner quelque chose au hasard.
Il se jette dans la chaise à porteurs.
Entrent, d'un côté, LE GOUVERNEUR, et, de l'autre, DON JUAN; ils ont chacun l'épée à la main , le gouverneur tient un flambeau de la main gauche.
LE GOUVERNEUR
C'est de ce côté-ci que j'ai entendu le brait. Veillez sur la porte ; qu'il ne nous échappe pas.
DON JUAN
Dès que j'ai entendu votre voix , seigneur, je suis sorti de ma chambre.
LE GOUVERNEUR , à part.
Pour augmenter mon embarras.
DON JUAN
Qu'y a-t-il donc?
Ce n'était rien. Je me suis mépris. ( A part.) mon honneur 1 dissimulons!... (Haut.) J'ai cru que l'on marchait dans mon appartement; je me suis levé pour voir. J'en ai du regret à présent. J'ai parcouru la maison sans rencontrer personne ; cela ne m'a servi qu'à réveiller ma fille, qui était déjà dans son premier sommeil. Et ainsi, don Juan...
DON JUAN
Vous ne vous êtes pas trompé, seigneur. Quelqu'un aura pénétré dans le palais, j'en ai la certitude; car, d'abord, j'ai entendu des pas qu'on tâchait d'étouffer, et ensuite un bruit pesant comme d'un homme qui se serait précipité d'une fenêtre.
LE GOUVERNEUR , à part.
Je cherche en vain à démentir ma honte... elle n'est que trop certaine!... {Haut.) Maintenant que j'ai fouillé la maison, je suis
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désabusé quant à moi... Mais si vous ne Télés pas, prenez cette lumière et parcourez-la de nouveau.
Il donne le flambeau à don Juan.
DON JUAN
Veuillez , seigneur, vous placer à cette porte pour qu'on ne sorte pas ; je vais commencer mes recherches.
LE GOUVERNEUR
Sûrement il n'y a rien ici. *
DON JUAN
On pourrait bien être dans cette chaise à porteurs.
LE GOUVERNEUR
11 est facile de le voir.
Don Juau ouvre la portière, et voit don César, qui lui fait signe de se taire.
don juan , à part.
Que le ciel me soit en aidel Que vois-je?
LE GOUVERNEUR
Y a-t-ii quelqu'un ?
DON JUAN
Non , personne. ( A part, ) Plût à Dieu!
LE GOUVERNEUR
J'ai vu le reste.
DON JUAN
11 est clair, seigneur, que je me suis trompé ; c'est sans doute le vent qui aura fermé quelque porte. Ainsi rentrez , seigneur.
LE GOUVERNEUR
Allez vous remettre au lit, don Juan, bien assuré qu'il n'est venu personne.
DON JUAN
J'en suis bien convaincu à présent; c'était une illusion; vous pouvez en être aussi persuadé que je le suis moi-même.
LE GOUVERNEUR
Je vais reprendre mon somme, et je vous conseille d'en faire autant.
Il sort.
DON JUAN
Il croit m'avoir trompé, et c'est moi qui le trompe!... nous employons tous deux la même ruse pour nous celer l'un à l'autre notre commun malheur!... — Que le ciel me soit en aide! qu'il m'inspire le parti que je dois prendre dans une aussi triste situation 1... Don César caché ici ! don César dans ma maison ! Et moi je me suis porté caution pour lui! j'ai favorisé moi-même ma honte !... 11 avait. bien raison, il ne pouvait pas me dire quelle était cette dame; non, certes, il ne pouvait pas me le dire, puisque c'était elle!... — J'ai là outragés l'amitié, la confiance et l'honneur; eh bien! pour ces trois outrages une triple vengeance ! que ce poignard le frappe jusqu'à mort dans cet asile où il s'est réfugié... — Mais comment accomplirai-je ma parole de le ramener à la pri-
font.- — Situation horrible t Puis-je tuer un homme confié à ma foi? puis-je épargner celui dont j'ai reçu cette injure?... O eielt dans ces mouvemens contraires, que ne puis-je d'une main lé défendre et le tuer de l'autre t. .. — Mais non, qu'il meure! quand l'honneur est offensé il n'y a plus ni respect humain , ni égards, ni parole... (Appelant. ) Don César l
don césar , $ortant de la chaise.
Interdit^et confondu en tous voyant, je youdrais me jeter à vos pieds.
DON JUIN
Suivez-moi , don César, et laissons là des complimens hors de propos.
DON CÉSAR
Où me conduisez-vous ?
DON JUAN
J'irai seul avec vous. Je n'ai que mon manteau et mon épée. Ne craignez rien.
DON CÉSAR
Je ne crains certainement aucune trahison d'un homme de votre naissance et de votre mérite. — Si je vous adresse cette question , c'est pour vous détourner d'une chose dont vous auriez plus tard du regret.
Comment cela ?
J'ai une excuse.
Vous?
Oui.
Dieu le veuille 1
Daignez m'écouter.
Marchons toujours.
DON CÉSAR
Non! vous m'entendrez ici ; mais si nous sortons une fois , je n'aurai plus à vous parler qu'avec l'épée. Ici les explications , et dehors le combat.
DON JUAN
Qu'avez-vous donc à me dire , vous qui avez offensé en même temps mon honneur, mon amitié et ma confiance ?... mon honneur, puisque vous avez osé forcer cette maison ; mon amitié , puisque sachant que je prétends à la main d'une femme, vous la poursuive? et la servez; ma confiance, puisque vous avez trouvé en elle une
don césar.
DON JUAN
DON CÉSAR
DON JUAN
DON CÉSAR
DON JUAN
médiatrice dont vous vous prévalez contre moi... Voyez maintenant si j'ai raison de me plaindre, lorsque, ami déloyal et ingrat, vous outragez mon honneur, mon amitié et ma confiance!
DON CÉSAR
Si l'un de nous ici est offensé par l'autre, c'est moi, don Juan, moi que vous accusez de trahison, de perfidie, moi qui considère l'amitié comme un autel sacré sur lequel je sacrifie en ce moment les ressentimens de mon âme. Je n'ai pas offensé yotre honneur. Si j'ai osé pénétrer dans cette maison, c'est qu'il y demeure une dame qui a été arrêtée récemment avec moi; cela devait suffire pour que j'y vinsse la voir quand elle m'appelait. Quant à l'amitié, c'a été par délicatesse qu*e je me suis caché de vous; plein de ménagement pour celle qui devait être votre épouse, je n'ai point voulu vous dire qu'il habitât chez elle une femme à laquelle je rendais des soins. Et pour la confiance, j'en ai en vous une telle, que j'ai eu peur de vous déplaire si je vous avouais seulement mon dessein. Et c'est pourquoi soyez satisfait, car c'est vous qui m'accusez à tort.
DON JUAN
Ces explications ne me suffisent pas ; donnez-moi jusqu'à demain pour vous répondre.
DON CÉSAR
Volontiers. Vous me retrouverez là-bas dans ma prison.
DON JUAN
Veuilles m'y attendre.
DON CÉSAR
Donc à Jemain; adieu.
DON JUAN
Adieu donc ; à demain.
JOURNÉE TROISIÈME