‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 99 sur 113 · SCÈNE in · texte numérisé non relu

SCÈNE in

Une chambre dans le palais du gouverneur

Entrent L1SARDA et FLERIDA , le visage recouvert de leurs mantes;

CAMACHO les accompagne.

CAMACHO.

C'est ici la maison, mesdames. J'ai traversé la ville en tous sens afin que vous ne fussiez pas suivies. Je gagerais que vous ne savez pas où vous êtes.

L18ARDA

II est bien impossible que nous le sachions, étant Tenues recouvertes de nos mantes dans une chaise à porteurs dont les rideaux étaient tirés, et de laquelle nous ne sommes descendues qu'à l'entrée de cette pièce.

CâMACHO.

Mes ordres sont d'aller fermer la porte du dehors dès que vous serez arrivées. Demeurez ici. Cette chambre hospitalière est celle d'un jeune homme qui a du goût, et vous pouvez vous amuser à la regarder. Adieu, mesdames.

Il sort.

flbrida , à part.

Je n'ai pas dit un mot afin de n'être pas reconnue par Camacho. Maintenant je ne doute plus que don César soit ici, puisque ses valets y sont. — Mais pourquoi Lisarda va-t-elle ainsi recouverte de sa mante? Pourquoi, lui, se conduit-il à mon égard avec tant de mystère?... Qu'est-ce que cela signifie?... Dieu veuille que cela finisse bienl

LISARDA.

Respirons un peu ici, Laura. Personne ne nous voit. {Elle relève sa mante, reconnaît la chambre et se trouble.) Que le ciel me protège !

FLBRIDA.

D'où vient votre surprise, madame?

LISARDA.

Je n'en sais rien, Laura. —Je me meurs!

FLBRIDA.

Qu'avez-vous?

LISARDA.

Ce que j'ai !... j'ai que je suis dans ma maison, quand j'espérais me cacher pour une entrevue que je dois avoir, vous présente, avec un homme. Cette chambre que vous voyez est celle de don Juan. Vous qui êtes depuis peu à la maison, vous n'y êtes jamais entrée et ne pouvez la connattre; mais, moi, je la reconnais bien... L'appartement a une porte qui donne sur une autre rue... Comme je suis venue sans regarder où j'allais et que la chaise nous a montées jusqu'ici, j'ai été prise au piège... Hélas ! hélas! je suis perdue! Et je ne puis me plaindre de personne! je suis perdue, et par ma faute!... Laissez-moi bien m'assurer que ce n'est pas une vaine illusion, que c'est la vérité... Mais non, je ne me trompais pas... le mal qui nous arrive n'est jamais que trop réel!... ces sièges, ces tableaux, ce secrétaire, ce miroir, ces tentures, ce sont bien les nôtres! c'est bien dans ma maison que je suis!... ciel! 6 Dieu! — Mais pour cela je ne me rendrai pas lâchement à la fortune... S'il y a remède à tout, il y en a un sans doute à cela... Une porte de cette hambre donne dans mon appartement. S'il y avait là quelqu'un

qui pût nous ouvrir, nous sortirions d'ici ; c'est l'essentiel. Après, il nous sera facile de nous excuser d'avoir manqué au rendez-vous. Et quand même... il n'importe. — Voyez un peu à travers la serrure, Laura, je vous prie.

FLERIDA.

Je vois Celia, madame, qui travaille assise près d'une fenêtre donnant sur le jardin.

LISARDA.

Écartez-vous un peu, que je l'appelle. (Appelant.) Tst! tst! Celia!... Tst! tstl Celia!... (A Flerida.) Elle ne nous voit pas, et ne sachant de quel côté on l'appelle, elle tourne autour de la chambre comme une folle... (Appelant.) Par ici, Celia, par ici!

celia, du dehors.

Qui m'appelle? qui est-ce?

LISARDA.

C'est moi, Celia. Je te dirai après ce qui en est. Ouvre-moi cette porte au plus tôt, si tu peux.

celia, du dehors.

Mon mattre doit en avoir la clef sur son secrétaire. Attendez un moment. Je cours la chercher.

LISARDA.

Fais vite. — Oh! puisse-t-elle revenir à temps 1

FLERIDA.

Il sera trop tard.

Pourquoi?

FLERIDA.

J'entends ouvrir l'autre porte, et l'on entre. C'est*™ homme !

LISARDA.

C'est don Juan!... que le ciel me soit en aide!... — Laura, ôtezmoi cette mante, et vous, couvrez-vous bien le visage... Quelque chose que je dise, ne me démentez pas, ne me trahissez pas. Sauvezmoi la vie et l'honneur !

Entre DON JUAN.

don juan, à part.

Elle n'est pas dans la première pièce; elle aura voulu visiter tout l'appartement. {Apercevant Lisarda.) Quoi! madame, c'est vous?

LISARDA.

Oui, seigneur don Juan, c'est moi ! Comme cette dame vous attendait, je n'ai point voulu qu'elle fût seule, et je suis venue, en entrant par cette porte qui donne chez moi, lui tenir compagnie jusqu'à votre arrivée. Vous êtes, sur ma foi ! un galant comme il y en a peu. Vous épousez une dame, et vous en courtisez une autre !

DON JUAN

Mais, madame...

LISARDA.

Taisez-vous, ne cherches pas à tous excuser.

Mais, madame, je ne...

LISARDA.

Vous n'éies qu'un cavalier discourtois, qu'un amant ingrat et infidèle.

DON JUAN

Est-ce que vous connaissez cette dame ?

L1SARDA.

Je n'ai pas besoin de la connaître ; elle ne m'a pu offensée.

DON JUAN

Eh bien! écoutez et sachez...

LISARDA.

Ne cherchez pas i vous excuser, don Juan. Je ne suis pas si éprise! Ce n'est pas la jalousie qui m'anime, c'est le sentiment d'un juste orgueil blessé. Vous recevez, dans ma maison et presque sous mes yeux, une femme voilée!... Elle entre ici dans une chaise à porteurs dont les rideaux sont tirés, suivie d'un écuyer à pied !.. Elle est accompagnée jusqu'à cette chambre par un valet que mes gens ne connaissent pas et qui, sans doute, vous sert de messager dans vos bonnes fortunes 1... Je sais tout.

DON JUAN

Mais, madame...

LISARDA.

Assez.

DON JUAN

Apprenez, je* vous prie...

Finissons.

DON JUAN

C'est un de mes amis, madame, qui...

LISARDA.

Cela est trop vieux, trop usé... Vous voulez me laisser entendre, n est-ce pas, que c'est un de vos amis qui vous a emprunté votre chambre pour parler à une femme, service que les cavaliers se rendent mutuellement? Voilà une belle excuse !

DON JUAN

Pour Dieu, madame, écoutez!

LISARDA.

Quand une femme écoute des explications, c'est qu'elle veut être satisfaite. Moi, je ne veux pas l'être. Donnez-moi donc cette clef.

DON JUAN

Cette dame ne sortira pas que vous ne sachiez d'abord...

LISARDA.

Je n'ai rien à savoir. Éloignez-vous de ce côté. {A FUrida.) Al-

Ions, madame, partez, et félicitez-vous de ce que je suis celle que je suis. (Bai,) Pardonnez-moi, ma chère amie, j'y suis forcée.

tlerida, bas* à Lisarda.

Je vous admire.

don juan, à part.

cruelle loi de l'amitié!... [À Lisarda.) Eh bien ! madame, cette dame ne sortira pas que vous n'ayez entendu de sa bouche ma justification.

Vous ne m'y contraindrez pas , j'espère.

don juan, à Flerida.

Alors, vous, madame, dites si vous me connaissez, dites qui est votre amant, ou, vive Dieul je dirai moi-même qui vous êtes.

LISARDA.

Il faut que votre cause soit bien mauvaise, pour vous emporter de la sorte 1

Madame !

Que veux-tu ?

J'ai ouvert.

Entre CELIA.

cblia, bas, à Lisarda.

lisarda, bas 9 à Celia.

cblia, de mime.

lisarda , de même.

Un peu tard, mais c'est bien.

cblia, de même.

Qu'y a-t-il donc ?

us arda, de même.

Rien... Devine-le. [Haut, à don Juan.) Vous voyez, la porte était ouverte.

DON JUAN

Je ne le nie pas non plus. — Hélas ! voilà du monde qui vient. C'est votre père ! Tout ce que je vous demande, madame, c'est de ne pas me perdre auprès de lui.

lisarda, à part.

11 faut d'abord songer à soi.

Entrent LE GOUVERNEUR, DON CÉSAR et CAMACHO.

LE GOUVERNEUR

Qu'est ceci donc? J'ai entendu vos voix en rentrant, et cela m'a engagé à venir voir ce qui se passait. — Vous ici, ma fille?

LISARDA.

Je suis venue ici.

LE GOUVERNEUR

Dans quel but?

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