‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 98 sur 113 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

Une ebambre dans la tour.

Entrent DON JUAN et DON CÉSAR.

Je viens vers vous, don César, honteux d'avoir méconnu votre amitié. Mon excuse est que Ton peint l'amour aveugle avec un bandeau sur les yeux, et qu'il se laisse mener par la jalousie. Oui, je compare les soupçons jaloux i ces jeunes enfans qui conduisent les aveugles, s'en font obéir, et leur font accroire toute sorte de mensonges... Mais laissons cela... La réponse que je devais vous rendre aujourd'hui, c'est que je n'ai plus de crainte, plus de doute, et que je vous prie d'agréer mes humbles excuses; — et si vous n'êtes pas satisfait, je vous offre ma poitrine ; vengez-vous, punissez-moi!

DON CÉSAR

J'aurais le droit de me plaindre de vous, don Juan, mais je n'en userai pas. Je ne serais pas un ami, un ami véritable comme je prétends l'être, si je ne vous passais pas un premier tort. J'avoue, d'ailleurs, que la circonstance était délicate, et qu'il a été généreux à vous de m'épargner en cette occasion... Toutefois, je n'aurais pas souffert d'un autre homme qu'il ne reçût pas mes explications... Mais comment vous êtes-vous désabusé?

DON JUAN

Souffrez, de grâce, don César, pour vous, pour moi, que j'éloigne la conversation d'un sujet qui nous rappellerait à nous deux que je vous ai offensé. Parlons d'autre chose. — Savez-vous que votre prisonnière est belle?

DON CÉSAR

Mais... pas très-belle.

DON JUAN

Si fait, si fait! Mais il est vrai qu'à côté de Ltsarda son éclat pâlit un peu. Il n'est rien d'aussi accompli que Lisarda. Toutes les autres femmes les plus parfaites sont à elle ce que les étoiles sont au soleil.

DON CÉSAR

Alors même qu'elle aurait autant de beauté que vous le prétendez, je doute qu'elle soit aussi spirituelle que la personne en question. Je pourrais, don Juan, vous lire une lettre... mon joli masque honteux m'a écrit... Il n'y aura pas d'indiscrétion, puisque nous avons mis en commun nos biens et nos maux.

DON JUAN

Vous me feriez beaucoup de plaisir.

DON CÉSAR

Je l'ai peut-être trop vantée... mais n'importe.

Entre CAMACHO.

CAMACBO.

Grâces à Dieu , je me suis tiré d'un mauvais pas! Ce n'est pas sans peine ni sans peur.

DON JUAN

Qu'est-ce donc?

Quelle peur, dis-tu?

don césar.

CAMACHO.

Il me semble que j'ai à mes trousses une fenêtre et quatre domestiques. J'ai voulu aller voir tout-à-1'heure votre prisonnière , pour m'assurer par moi-même si elle est aussi bien que vous ne cessez de me le répéter, et j'ai trouvé i sa place la fille du gouverneur, un vrai diable, qui, furieuse d'apprendre le motif de ma visite, m'a dit : « Ce n'est pas ici une maison où l'on vienne rendre des messages, et si vous y remettez le pied une seconde fois, j'ordonnerai à quatre domestiques de vous jeter par la fenêtre. » Je n'en ai pas entendu davantage...

Je la reconnais bien là; elle est aussi sage que belle. — Mais lisons la lettre. Voyons donc un peu cet esprit si merveilleux.

DON CÉSAR

Ce n'est qu'un petit billet, mais charmant. Écoutez. ( Il Ut.) « Si vous pouvez gagner vos gardes comme j'ai gagné mes surveillantes, j'irai vous voir ce soir, mais à trois conditions : la première, que vous aurez la précaution de tenir prête une chaise à porteurs à la porte de l'Église-Major; la seconde, que vous aurez à votre disposition une maison où je vous puisse parler; et la troisième, que vous laisserez chez vous le pistolet.»

DON JUAN

Elle écrit fort bien vraiment; mais il me semble qu'elle a conçu là un projet téméraire et difficile à exécuter.

CAMACHO.

Écoutez un conte à ce propos. — Un jour un paysan s'en allait portant une corde, un pieu, une poule, un oignon, une marmite et une chèvre. Chemin faisant, il rencontre une grande coquine. Celle-ci l'appelle et lui dit :«Gil, viens çà, causons un peu aujourd'hui dans ce pré. — Je ne puis, dit-il, avec cet attirail ; je perdrais tout cependant. — A quoi, elle: Que tu es bétel tu ne sais donc pas t'arranger! que portes-tu là, voyons? — Regarde : un oignon, une marmite, une chèvre, une poule, une corde et un pieu.

— Voilà bien de quoi être en peine! Fiche le pieu en terre, puis attaches-y la chèvre par un pied arec la corde; puis, pour contenir la corde davantage, mets dessus la marmite, et dans la marmite mets la poule, et par-dessus la poule et la marmite, mets l'oignon. Ainsi tu n'auras rien à craindre, et tu seras bien sûr de retrouver après, l'oignon, la poule et la marmite, le pieu, la corde et la chèvre. ..» Lorsqu'une femme veut, il n'y a pas d'obstacle qui tienne ; elle est capable de l'impossible.

Pas trop mal.

CAMACHO.

Je crois bien !

DON CÉSAR

Tais-toi.

DON JUAN

Kt enfin que comptez-vous faire?

DON CÉSAR

C'eût été avec beaucoup de plaisir que je serais allé lui parler si c'eût été de nuit ou si l'alcfiyde m'eût permis de sortir. Je trouverais bientôt un endroit commode pour la voir.

CAMACHO.

Mais, ma foi! vous êtes aussi embarrassé que mon paysan, et plus que lui encore.

DON JUAN

Je me charge d'obtenir la permission de l'alcayde et je vous offre mon appartement ; vous n'y courez aucun risque, parce que la porte en donne sur une autre rue. Vous sortirez d'ici en carrosse et dis poserez tout comme le désire celte dame.

CAMACHO.

A merveille ! Vous prenez si bien vos mesures qu'on dirait que vous avez étudié la leçon de ma fillette.

DON JUAN

Va, Camacho, arrête une chaise; voici la clef de mon appartement, et arrange tout pour le mieux. Allons, va, ne tarde pas.

CAMACHO.

En vérité, je me fais à moi-même l'effet d'un cuisinier ; car les cuisiniers accommodent les ragoûts sans les manger, et même quelquefois sans y goûter.

Il sort.

DON CÉSAR

Vous me donnez là de précieuses marques d'amitié.

DON JUAN

C'est en réjouissance de mon bonheur d'aujourd'hui.

DON CÉSAR

Je vous devrai ce bonheur ; mais rien n'égalera ma reconnais* sance.

JOURNÉE III , SCÈNE If. 309

DON JUAN

Vous ne pouvez être qu'à demi content de moi. Vous vouliez voir votre dame la nuit, et... Mais voici le gouverneur qui entre.

Entre LE GOUVERNEUR.

LE GOUVERNEUR

Quoi 1 vous ici, don Juan ?

DON JUAN

Oui, seigneur, je suis prisonnier moi aussi.

LE GOUVERNEUR

Vous!... comment cela?

DON JUAN

Puisque mon ami est prisonnier, je puis dire avec raison que je le suis également.

Bien 1... — Mais à ce compte nous sommes tous prisonniers, car tous nous désirons servir don César.

DON CÉSAR

Je me tais, seigneur, et par là je crois vous mieux montrer ma gratitude. La parole est impuissante à exprimer les émotions de l'âme. Ainsi je me contente de vous dire : Que Dieu augmente et prolonge votre vie!

LE GOUVERNEUR

Voudriez-Yous, don Juan, me laisser avec don César? nous avons beaucoup à parler ensemble.

DON JUAN

Je m'empresse de vous obéir.

don césar, à part.

Hélas! quelle occasion je perds!... si encore je pouvais la retrouver ce soir! {Bas, à don Juan qu'il retient.) Vous voyez ce qui se passe, don Juan. Il pourra se faire que la dame soit déjà à m'attendre avec mon valet chez vous. Allez-y, entrez, car je sais qu'elle aura le visage recouvert de sa mante, — et dites-lui qu'il m'est impossible de l'aller voir. Ajoutez que je meurs de désespoir et de douleur.

DON JUAN

Comptez-y.

DON CÉSAR

A propos, don Juan, puisque vous savez qui elle est, n'ayez pas l'air avec elle de le savoir.

DON JUAN

Soyez tranquille.

nsoru

LB GOUVERNEUR

Asseyez-vous là, don César.

DON CÉSAR

Je tous obéis, seigneur, comme c'est mon devoir.

IUt'i LB GOUVERNEUR.

Vous saurez, don César, que j'ai été en ma jeunesse le grand ami de don Alfonse Colona ; je Tiens donc tous parler, non pas en juge, mais conduit près de tous par l'intérêt que je porte k sa personne et à son honneur. Lui-même a exigé mon entremise en cette occurrence. Donc, mon ami, en homme sage, faisant de nécessité vertu, a sollicité là-bas votre pardon ; il l'a obtenu et tous l'envoie sous ce pli. Il se flatte qu'après cela tous consentirez à rétablir son honneur. 11 dit enfin que, pourvu que tous reveniez auprès de lui marié avec sa fille, vous pouvez y retourner sans nul souci, qu'il tous recevra à bras ouverts comme le père le plus tendre.

DON CÉSAR

Vous agissez, seigneur, comme celui que vous êtes, et tous m'imposez des obligations éternelles. La jalousie rut cause d'une fureur insensée ; je suis complètement désabusé aujourd'hui ; et ainsi j'appartiens désormais tout entier à la belle Flerida, et je suis prêt à lui donner ma main.

LB GOUVERNEUR

Alors ce ne sera pas plus tard que cette nuit.

DON CÉSAR

Est-ce que tous avez procuration pour cela ?

LE GOUVERNEUR

A quoi bon, si vous êtes ici présens l'un et l'autre?

Quoi! Flerida ici!... Gomment donc, de grâce?

LE GOUVERNEUR

Vous n'y songez donc pas! Oubliez-vous qu'elle est en ma maison?

DON CÉSAR

Je l'ignorais, seigneur.

LE GOUVERNEUR

Allons donc! ne l'ai-je pas trouvée avec vous le jour que je vous

arrêtai?

DON CÉSAR

Quel bizarre malentendu! Vous vous trompez, seigneur, en croyant que cette dame est Flerida. Vive le ciel ! ce n'est pas elle.

LE GOUVERNEUR

Comment un sien valet qui l'a vue m'aurait-il menti? Comment le dirait-elle pareillement?

DON CÉSAR

Yous aurez sans doute chez vous une autre prisonnière.

LE GOUVERNEUR

Non pas ! je n'ai que cette dame qui était avec vous au jardin.

DON CÉSAR

Eh bien ! vous êtes dans l'erreur, elle n'est pas Flerida.

Ma patience est à bout!... — Mais, — bien qu'elle nie qu'elle soit prisonnière, — si elle-même confesse, avec d'amers regrets, les divers incidens de ses amours et qu'elle en donne le détail, elle ne peut pas m'abuser?

don cisAR.

Les mêmes signalemens, les mêmes indices pourraient convenir à une autre femme.

LE GOUVERNEUR

Gela est impossible. D'ailleurs, un valet qui l'a suivie l'a vue, je dis vue de ses yeux.

DON CÉSAR

Alors le valet en a menti.

LE GOUVERNEUR

Vous me feriez perdre l'esprit.

DON CÉSAR

Conduisez moi vers elle, et si elle déclare devant moi être Flerida, à l'instant même je l'épouse.

LE GOUVERNEUR

C'est bien, venez.

don césar, à part, ciel ! tirez-moi de cette intrigue inexplicable !

LE GOUVERNEUR, à part.

Secourez-moi, grand Dieu, au milieu de tant d'ennuis!

don césar.

Enfin, dites-vous, c'est elle qui était cachée dans le jardin ?

Eh oui! cent fois oui.

don césar.

Eh bien! ce n'est pas Flerida.

LE GOUVERNEUR

Eh bien!... De mal en pis!

Ils sortent.

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