‹ Chefs-d'œuvre du théâtre portugaisChapitre 182 sur 292 · ACTE Itl, SCÈNE V. 3q · texte numérisé non relu

ACTE Itl, SCÈNE V. 3q

ORMIA.

Comme elle a été' heureuse, je la raconte avec joie. Sachant mon époux dans les fers de monstres en qui les lois de la guerre ne répriment point des penchans barbares; voyant que les heures coulaient dans l'incertitude d'une destinée inconnue, le puissant amour souffla dans mon sein un fcourage héroïque. J'éloignai mes soupirs., et , en essuyant de mes yeux des larmes intarissables , je reconnus qu'une chaleur plus favorable ennoblissait mon âme. Je considérai ce vaste champ, jonché des cadavres qui étaient restés des cohortes fugitives , et je formai un projet dont l'exécution était difficile. Cependant, quand on perd l'amour de la vie, rien ne devient impossible, et les terreurs n'existent plus. La constante Aristéa faisait entendre à mes côtés ses sanglots; et voilà que , son noble cœur se réveillant à mes discours , elle n'hésite point à s'associer à mon entreprise. Amie, lui dis-je , de quoi sert une vie consacrée au chagrin? Nos âmes sont loin de nous , allons les chercher. Des mains que l'amour unit par de doux liens brisent des chaînes de fer ou cessent de sentir. Suis-moi sans crainte. Courant avec légèreté , et ne sentant plus l'effroi qu'inspire la présence dés morts, nous dépouillons deux horribles cadavres de ces viles armes. Préparées à une insigne ruse , et guidées par l'amour, nous allons chercher le camp des ennemis. Assise sur son char d'ébène , la nuit courait dans l'espace éthéré ; on n'entendait dans les ef-

3o4 LE CARACTÈRE DES LUSITANIENS, frayans vallons que le cri du triste hibou, et le murmure du ruisseau limpide qui suivait son cours en serpentant. Les feuilles légères des arbres étaient agitées par le vent avec un bruit faible et mélancolique. Sur la côte sauvage, les hurlemens du loup affamé frappaient nos oreilles. Toujours rapides, toujours combattues entre la crainte et la douce espérance , nous apercevons les tentes ennemies. Nous entrons dans le camp sans être vues , parce que le sommeil accablait les membres fatigués des soldats; lorsque deux sentinelles nous découvrent à quelques pas d'elles, et nous obligent à nous arrêter. Nous soutenons l'heureuse illusion , et nous annonçons l'arrivée périlleuse de deux soldats romains égarés dans la bataille. Nous apprenons de la sentinelle elle-même que le destin favorable nous a conduites dans cet endroit désiré où nos époux étaient gardés au milieu des fers dans la tente voisine. L'amour, qui avait électrisé nos âmes d'un noble enthousiasme, allume dans nos seins la flamme la plus vive. Nous portons la main à nos fers tranchans ; en un instant nous immolons aux mânes lusitaniens deux sentinelles, sans qu'elles puissent parler. Nous délivrons nos époux et nos chers compatriotes. Nous nou^ abandonnons à la fureur de la vengeance. Tous ceux qui dormaient ne se réveillent plus. Le camp se rassemble, les ennemis entassent mutuellement les morts sur les morts ; au plus fort du tumulte , nous échappons de ce redoutable tourbillon , et cherchant la route nous conduisons au camp , avec joie , les fruits de l'amour, des efforts et des soins.

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