SCÈNE V
VIRGINIE, ensuite JULIE.
VIRGINIE
Eh bien! reprends tes promesses, et romps une union détestée : voilà les seuls vœux dont je puisse payer ta protection , et l'unique moyen qui te reste pour obtenir ma reconnaissance. {A Julie qui entre.) Quel orgueil 1 Non, Julie, crois-moi, on ne change point sa nature; un rocher ne saurait s attendrir : tel est Sicinius. Tout me désespère, tout m'humilie. Ce n'était pas assez d'aimer un barbare qui a détruit le repos de mon cœur et qui m'outrage , je suis forcée de solliciter la protection de celui que, peut-être, je hais plus que la violence. Cette humiliation me manquait, de mendier son secours et d'être en butte à son mépris. Non, aucune expression ne saurait te rendre ce que j'éprouve ; un esclave criminel, répondant à son juge, est interrogé avec moins d'ignominie, avec des paroles moins dures.
186 VIRGINIE
JULIE
Sicinius, indigné de trouver son épouse au pouvoir d'Appius , n'a pas su retenir les mouvemens d'une jalousie trop pardonnable; condamnez son emportement, mais comptez sur son bras. Votre père, délivré par lui, est le garant de son dévouement et de sa puissance.
VIRGINIE
Qu'il s'en serve pour d'autres que moi. Mais , quoi ! mon père est libre... et ne reparaît point ici; et, tandis qu'il s'occupe avec ardeur de sa vengeance, il laisse sa fille en butte à l'injustice ! il s'en remet pour ma défense à d'autres qu'à lui-même ! Pourquoi ne vient-il pas me réclamer ? 0 dieux ! n'y at*il donc pas assez long-temps que je souffre dans ce palais? Non, Julie, tu ne connais point le plus cruel de mes tourmens.
JULIE
Ah ! que peut-il vous rester à m'apprendre ?
VIRGINIE
Tu ne connais jusqu'ici que les crimes d'Appius : mon père dans les chaînes, moi-même prisonnière en ces lieux y la liberté de Rome violée sans égard pour les dieux et les lois, son horrible tentative contre les jours de Sicinius, tous ces crimes te sont connus; mais tu ignores celui.... de Virginie.
JULIE
Le vôtre?
VIRGINIE
Écoute , et comprends çnfin combien je suis cou-