SCÈNE PREMIÈRE
Chambre des demoiselles Jernberg.
ALBINE , faisant de la dentelle ; CHARLOTTE , une broderie à la main.
CHARLOTTE
Un baron aveugle ! a-t-on jamais rien tu de pis?
ALBINE
Mais il est jeune, bon, aimable, rempli d'esprit...
CHARLOTTE
Et il aime l'une de nous : Dieu sait laquelle ; ce pauvre baron n'en sait peut-être rien lui-même. Qu'on est fou d'aimer sans y voir!
ALBINE
Mais, Charlotte, le baron, quoiqu'il soit aveugle, est mille fois mieux que le cornette avec ses yeux de mouton.
CHARLOTTE
Des yeux de mouton!... mais du moins il y voit;
4m L'AMANT AVEUGLE,
et , s'il est heureux pour une femme laide d'avoir un amant aveugle, c'est un grand malheur pour celle qui est jolie. Un homme qui ne .voit point notre beauté est bien difficile à captiver ; nous n'avons, pour arme contre lui que le son enchanteur de notre voix , nos vertus , notre sensibilité , notre amour, notre fidélité. Mais toutes ces bagatelles en disent moins qu'un regard bien dirigé.
ALBINE
Mais le temps vient, ma sœur, où les roses de nos jours se fanent, où nos yeux ne parlent presque plus ; la nature elle-même prend alors le soin de poudrer nos têtes : qu'on est heureux alors d'avoir un mari aveugle ! il ne s'aperçoit pas delà perte de nos attraits, et les qualités du cœur qui l'ont attaché ne peuvent ni vieillir ni changer.
CHARLOTTE
Que tu es folle ! je crois en vérité que tu aimes ce baron aveugle.
ALBINE
Non , Charlotte ; cependant si son âme est telle que sa physionomie semble le promettre, il me serait indifférent que ses yeux restassent aussi immobiles devant moi que ceux du buste du salon.
Mais réfléchis donc , Albine ; un mari aveugle ! c'est une chose terrible : si tu te pares pour une fête ; si tu prends cet àir qui te va si bien, ou celui que tu as quand maman te gronde; si tu lui brodes les plus belles manchettes, la plus belle veste; si tu lui donnes le plus joli bouquet pour sa fête , tout lui