‹ Chefs-d'œuvre littéraires de BuffonChapitre 60 sur 81 · Voyez le Voyage de Flacour. Paris, IGOl · texte numérisé non relu

Voyez le Voyage de Flacour. Paris, IGOl

3. Voyez la relation d*un Voyage fait aux Indes, par M. Delon. Amsterdam, 1099.

dos; les plus riches ont des caleçons ou des jupons de coton et de soie ^

Les peuples qui habitent l'intérieur de l'Afrique ne nous sont pas assez connus pour pouvoir les décrire : ceux que les Arabes appellent Zingues sept des noirs presque sauvages. Marmol dit qu'ils multiplient prodigieusement et qu'ils inonderaient tous les pays voisins, si de temps en temps il n'y avait pas une grande mortalité parmi eux, causée par des vents chauds.

Il paraît, par tout ce que nous venons de rapporter, que les Nègres proprement dits sont différents des Cafres , qui sont des noirs d'une autre espèce; mais ce que ces descriptions indiquent encore plus clairement, c'est que la couleur dépend principalement du climat, et que les traits dépendent beaucoup des usages où sont les diiïérents peuples de s'écraser le nez, de se tirer les paupières, de s'allonger les oreilles, de se grossir les lèvres, de s'aplatir le visage, etc. Rien ne prouve mieux combien le climat influe sur la couleur, que de trouver sous le même parallèle , à plus de mille lieues de distance , des peuples aussi semblables que le sont les Sénégalais et les Nubiens, et de voir que les Hottentots, qui n'ont pu tirer leur origine que de nations noires , sont cependant les plus blancs de tous ces peuples de l'Afrique, parce qu'en eiïet ils sont dans le climat le plus froid de cette partie du monde ; et si l'on s'étonne de ce que sur les bords du Sénégal on trouve d'un côté une nation basanée et de l'autre côté une nation entièrement noire, on peut se souvenir de ce que nous avons déjà insinué au sujet des effets de la nourriture; ils doivent influer sur la couleur comme sur les autres habi-

1. Voyex le Voyage de Flaoour, p. 00; celui de Struys, 1. 1, p. 32; celui de Peyrard, p. 38.

tudes du corps ; et si on en veut un exemple , on peut en donner un tiré des animaux, que tout le monde est en état de vérifier : les lièvres de plaine et des endroits aquatiques ont la chair bien plus blanche que ceux de montagne et des terrains secs ; et dans le même lieu ceux qui habitent la prairie sont tout diflerents de ceux qui demeurent sur les collines; la couleur de la chair vient de celle du sang et des autres humeurs du corps sur la qualité desquelles la nourriture doit nécessairement influer.

L'origine des noirs a dans tous les temps fait une grande question : les anciens , qui ne connaissaient guère que ceux de Nubie , les regardaient comme faisant la dernière nuance des peuples basanés, et ils les confondaient avec les Éthiopiens et les autres nations de cette partie de l'Afrique, qui, quoique extrêmement bruns , tiennent plus de la race blanche que de la race noire ; ils pensaient donc que la différente couleur des hommes ne provenait que de la différence du climat, et que ce qui produisait la noirceur de ces peuples était la trop grande ardeur du soleil, à laquelle ils sont perpétuellement exposés : cette opinion, qui est fort vraisemblable, a souffert de grandes difficultés lorsqu'on reconnut qu'au delà de la Nubie, dans un climat encore plus méridional, et sous Téquateur même , comme à Mélinde et à Mombaze , la plupart des hommes ne sont pas noirs comme les Nubiens , mais seulement fort basanés, et lorsqu'on eut observé qu'en transportant dès noirs de leur climat brûlant dans des pays tempérés, ils n'ont rien perdu de leur couleur et l'ont également communiquée à leurs descendants ; mais si l'on fait attention d'un côté à la migration des différents peuples, et de l'autre au temps qu'il faut peut-être pour noircir ou pour blanchir une race, on verra que tout peut

se concilier avec le sentiment des anciens, car les habitants naturels de cette partie de l'Afrique sont les Nubiens, qui sont noirs, et originairement noirs, et qui demeureront perpétuellement noirs tant qu'ils habiteront le même climat et qu'ils ne se mêleront pas avec les blancs; les Éthiopiens au contraire, les Abyssins, et même ceux de Mélinde, qui tirent leur origine des blancs, puisqu'ils ont la même religion et les mêmes usages que les Arabes , et qu'ils leur ressemblent par la couleur, sont à la vérité encore plus basanés que les Arabes méridionaux; mais cela même prouve que dans une même race d'hommes le plus ou moins de noir dépend de la plus ou moins grande ardeur du climat; il faut peut-être plusieurs siècles et une succession d'un grand nombre de générations pour qu'une race blanche prenne par nuances la couleur brune et devienne enfin tout à fait noire; mais il y a apparence qu'avec le temps un peuple blanc transporté du nord à Téquateur pourrait devenir brun et même tout à fait noir, surtout si ce même peuple changeait de mœurs et ne se seiTait pour nourriture que des productions du pays chaud dans lequel il aurait été transporté.

L'objection qu'on pourrait faire contre cette opinion, et qu'on voudrait tirer de la différence des traits , ne me paraît pas bien forte, car on peut répondre qu'il y a moins de diffiference entre les traits d'un Nègre qu'on n'aura pas défiguré dans son enfance et les traits d'un Européen, qu'entre ceux d'un Tartare ou d'un Chinois et ceux d'un Circassien ou d'un Grec ; et à l'égard des cheveux, leur nature dépend si fort de celle de la peau, qu'on ne doit les regarder que comme faisant une différence trèsaccidentelle , puisqu'on trouve dans le même pays et dans la même ville des hommes qui, quoique blancs, ne lais-

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sent pas d'avoir les cheveux très -différents les uns des autres, au point qu'on trouve, même en France, des hommes qui les ont aussi courts et aussi crépus que les Nègres, et que d'ailleurs on voit que le climat, le froid et le chaud , influent si fort sur la couleur des cheveux des hommes et du poil des animaux , qu'il n'y a point de cheveux noirs dans les royaumes du Nord, et que les écureuils, les lièvres, les belettes et plusieurs autres animaux y sont blancs ou presque blancs, tandis qu'ils sont bruns ou gris dans les pays moins froids ; cette différence , qui est produite par l'influence du froid ou du chaud, est même si marquée, que, dans la plupart des pays du Nord , comme dans la Suède , certains animaux , comme les lièvres, sont tout gris pendant l'été et tout blancs pendant l'hiver ^

Mais il y a une autre raison beaucoup plus forte contre cette opinion, et qui d'abord parait invincible, c'est qu'on

a découvert un continent entier, un nouveau monde , dont

la plus grande partie des terres habitées se trouvent situées dans la zone torride, et où cependant il ne se trouve pas un homme noir, tous les habitants de cette partie de la terre étant plus ou moins rouges, plus ou moins basanés ou couleur de cuivre; car on aurait dû trouver aux lies Antilles , au Mexique , au royaume de Santa -Fé, dans la Guyane, dans le pays des Amazones et dans le Pérou, des Nègres ou du moins des peuples noirs, puisque ces pays de l'Amérique sont situés sous la même latitude que le Sénégal, la Guinée et le pays d'Angola en Afrique. On aurait dû trouver au Brésil , au Paraguay, au Chili , des hommes semblables aux Cafres , aux Hottentots,

4. Lepus apud nos œstate ctnereus, hieme semper alfrtix. Unnci Fauiui Hiiedca, p. 8.

s! le climat ou la distance du pôle était la cause de la couleur des hommes. Mais avant que d'exposer ce qu'on peut dire sur ce sujet , nous croyons qu'il est nécessaire de considérer tous les diiïérents peuples de l'Amérique comme nous avons considéré ceux des autres parties du monde ; après quoi nous serons plus en état de faire de justes comparaisons et d'en tirer des résultats généraux.

En commençant par le nord on trouve, comme nous Tavons dit, dans les parties les plus septentrionales de l'Amérique, des espèces de Lapons semblables à ceux d'Europe ou aux Samoyèdes d'Asie; et quoiqu'ils soient peu nombreux en comparaison de ceux-ci, ils ne laissent pas d'être répandus dans une étendue de terre fort considérable. Ceux qui habitent les terres du détroit de Davis sont petits , d'un teint olivâtre ; ils ont les jambes courtes et grosses, ils sont habiles pécheurs, ils mangent leur poisson et leur viande crus ; leur boisson est de l'eau pure ou du sang de chien de mer; ils sont fort robustes et vivent fort longtemps'. Voilà, comme l'on voit, la figure, la couleur et les mœurs des Lapons , et ce qu'il y a de singulier, c'est que de même qu'on trouve auprès des Lapons en Europe les Finnois, qui sont blancs, beaux, assez grands et asseï^ bien faits , on trouve aussi auprès de ces Lapons d'Amérique une autre espèce d'hommes qui sont grands , bien faits et assez blancs , avec les traits du visage fort réguliers *. Les sauvages de la baie d'Hudson et du nord de la terre de Labrador ne paraissent pas être de la même race que les premiers, quoiqu'ils soient laids, petits, mal faits; ils ont le visage presque entièrement couvert de poil comme les sauvages du pays d'Yéço au

i. Voyez V Histoire naturelle des Ues. Rotterdam, 15S8, p. iS9. 2. idem, ibidem.

nord du Japon ; ils habitent l'été sous des tentes faites de peaux d'orignal ou de caribou*; Thiver ils vivent sous terre comme les Lapons et les Samoyèdes, et se couchent comme eux tous pêle-mêle sans aucune distinction; ils vivent aussi fort longtemps, quoiqu'ils ne se nourrissent que de chair ou de poisson crus*. Les sauvages de Terre- Neuve ressemblent assez à ceux du détroit de Davis : ils sont de petite taille, ils n*ont que peu ou point de barbe, leur visage est large et plat , leurs yeux gros , et ils sont généralement assez camus. Le voyageur qui en donne cette description dit qu'ils ressemblent assez bien aux sauvages du continent septentrional et des environs du Groenland '. Au-dessous de ces sauvages qui sont répandus dans les parties les plus septentrionales de l'Amérique, on trouve d'autres sauvages plus nombreux et tout différents des premiers : ces sauvages sont ceux du Canada et de toute la profondeur des terres jusqu'aux Assiniboïls; ils sont tous assez grands, robustes, forts et assez bien faits ; ils ont tous les cheveux et les yeux noirs, les dents trèsblanches, le teint basané, peu de barbe, et point ou presque point de poil en aucune partie du corps; ils sont durs et infatigables à la marche, très-légers à la course; ils supportent aussi aisément la faim que les plus grands excès de nourriture; ils sont hardis, courageux, fiers, .graves et modérés; enfin ils ressemblent si fort aux Tartares orientaux par la couleur de la peau, des cheveux et des yeux , par le peu de barbe et de poil , et aussi par le naturel et les mœurs, qu'on les croirait issus de cette

1. C'est le nom qu'on donne au renne en Amérique. 2/ Voyez le Voyage de Robert Laie, traduit par M. Tabbé Prévôt. Paris, i74i, t. II, p. 309 et suivantes.

3. Voyez le Becueil des voyages au Nord. Rouen, 1716, t. IH, p. 7.

DE Bl'FFON. M'.i

nation , si on ne les regardait pas comme séparés les uns des autres par une vaste mer; ils sont aussi sous la même latitude , ce qui prouve encore combien le climat influe sur la couleur et même sur la figure des hommes. En un mot, on trouve dans le nouveau continent, comme dans l'ancien, d'abord des hommes, au nord, semblables aux Lapons , et aussi des hommes blancs et à cheveux blonds , semblables aux peuples du nord de l'Europe, ensuite des hommes velus semblables aux sauvages d'Yéço, et enfin les sauvages du Canada et de toute la Terre-Ferme, jusqu'au golfe du Mexique , qui ressemblent aux Tartares par tant d'endroits, qu'on ne douterait pas qu'ils ne fussent Tartares en effet, si Ton n'était embarrassé sur la possibilité de la migration ; cependant si l'on fait attention au petit nombre d'hommes qu'on a trouvés dans cette étendue immense des terres de l'Amérique septentrionale, et qu'aucun de ces hommes n'était encore civilisé, on ne pourra guère se refuser à croire que toutes ces nations sauvages ne soient de nouvelles peuplades produites par quelques individus échappés d'un peuple plus nombreux. Il est vrai qu'on prétend que dans l'Amérique septentrionale, en la prenant depuis le nord jusqu'aux îles Lucayes et au Mississipi, il ne reste pas actuellement la vingtième partie du nombre des peuples naturels qui y étaient lorsqu'on en fit la découverte , et que ces nations sauvages ont été ou détruites ou réduites à un si petit nombre d'hommes, que nous ne devons pas tout à fait en juger aujourd'hui comme nous en aurions jugé dans ce

temps; mais quand même on accorderait que l'Amérique septentrionale avait alors vingt fois plus d'habitants qu'il n'en reste aujourd'hui, cela n'empêche pas qu'on ne dût la considérer dès lors comme une terre déserte ou si nou-

vellement peuplée, que les hommes n'avaient pas encore eu le temps de s'y multiplier. M. Fabry, que j'ai cité S et qui a fait un très-long voyage dans la profondeur des tares au nord-ouest du Mississipi où personne n'avait encore pénétré-, et où par amséquent les nattons sauvages n'ont pas été détruites , m'a assuré que cette partie de l'Amérique est si déserte qu'il a souvent fait cent et deux cents lieues sans trouver une face humaine ni aucun autre vestige qui pût indiquer qu'il y eût quelque habitation voisine des lieux qu'il parcourait; et lorsqu'il rencontrait quelques-unes de ces habitations , c'était toujours à des distances extrêmement grandes les unes des autres; et dans chacune il n'y avait souvent qu'une seule famille, quelquefois deux ou trois , mîds rarement plus de vingt personnes ensemble, et ces vingt personnes étaient éloignées de cent lieues de vingt autres personnes. Il est vrai que, le long des fleuves et des lacs que l'on a remontés ou suivis, on a trouvé des nations sauvages composées d'un bien plus grand nombre d'hommes, et qu'il en reste encore quelques-unes qui ne laissent pas d'être assez nombreuses pour inquiéter quelquefois les habitants de nos colonies; mais ces nations les plus nombreuses se réduisent à trois ou quatre mille personnes , et ces trois ou quatre raiDe personnes sont répancjues dans un espace de terrain souvent plus grand que tout le royaume de France : de sorte que je suis persuadé qu'on pourrait avancer, sans craindre de se tromper, que dans une seule ville comme Paris il y a plus d'hommes qu'il n'y a de sauvages dans toute cette partie de l'Amérique septentrionale comprise entre la mer du Nord et la mer du Sud, depuis le golfe du Mexique

i. Tome I*», p. 181.

jusquau nord, quoique cette étendue de terre soit beau-* coup plus grande que toute l'Europe.

La multiplication des hommes tient encore plus à la société qu'à la nature, et les hommes ne sont si nombreux, en comparaison des animaux sauvages, que parce qu'ils se sont réunis en société, qu'ils se sont aidés, défendus « secourus mutuellement. Dans cette partie de l'Amérique dont nous venons de parler, les bisons ^ sont peut-être plus abondants que les hommes; mais de la même façon que le nombre des hommes ne peut augmenter considérablement que par leur réunion en société, c'est le nombre des hommes déjà augmenté à un certain point qui produit presque nécessairement la société ; il est donc à présumer que, comme l'on n'a trouvé dans toute cette partie de l'Amérique aucune nation civilisée , le nombre des hommes y était encore trop petit, et leur établissement dans ces contrées trop nouveau pour qu'ils aient pu sentir la nécessité ou même lés avantages de se réunir en société; car quoique ces nations sauvages eussent des espèces de mœurs ou de coutumes particulières à chacune , et que les unes fussent plus ou moins farouches, plus ou moins cruelles, plus ou moins courageuses, elles étaient toutes également stupides , également ignorantes , également dénuées d'arts et d'industrie.

Je ne crois donc pas devoir m' étendre beaucoup sur ce qui a rapport aux coutumes de ces nations sauvages : tous les auteurs qui en ont parlé n'ont pas fait attention que ce qu'ils nous donnaient pour des usages constants , et pour les mœurs d'une société d'hommes, n'était que des actions particulières à quelques individus souvent déterminés par

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