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Voyez les Ultres édifiantes, Recueil XXV, p

r Amérique méridionale les Indiens sont jaunes, ou plutôt rougeâtres. Les habitants du Chili sont de bonne taille : ils ont les membres gros, la poitrine large, le visage peu agréable et sans barbe, les yeux petits, les oreilles longues, les cheveux noirs, plats et gros comme du crin; ils s'allongent les oreilles, et ils s'arrachent la barbe avec des pinces faites de coquilles ; la plupart vont nus, quoique le climat soit froid ; ils portent seulement sur leurs épaules quelques peaux d'animaux. C'est à l'extrémité du Chili, vers les terres Magellaniques , que se trouve , à ce qu'on prétend, une race d'hommes dont la taille est gigantesque ; M. Frezier dit avoir appris de plusieurs Espagnols qui avaient vu quelques-uns de ces hommes, qu'ils avaient quatre van-es de hauteur, c'est-à-dire neuf ou dix pieds; selon lui, ces géants, appelés Patagons, habitent le côté de l'est de la côte déserte dont les anciennes relations ont parlé , qu'on a ensuite traitées de fables , parce que l'on a vu au détroit de Magellan des Indiens dont la taille ne surpassait pas celle des autres hommes. C'est, dit- il, ce qui a pu tromper Froger dans sa relation du voyage de M. de Gennes; car quelques vaisseaux ont vu en même temps les uns et les autres : en 1709 les gens du vaisseau le Jacques^ de Saint -Malo, virent sept de ces géants dans la baie Grégoire, et ceux du vaisseau le Saint-Pierre^ de Marseille, en virent six, dont ils s'approchèrent pour leur offrir du pain, du vin et de l'eau-de-vie, qu'ils refusèrent, quoiqu'ils eussent donné à ces matelots quelques flèches , et qu'ils les eussent aidés à échouer le canot du navire*. Au reste, comme M. Frezier ne dit pas avoir vu lui-même aucun de ces géants, et que les relations qui en parlent

1. Voyez le Voyage de M. Frezier. Paris , 1732, p. 75 et sai vantes.

sont remplies d'exagérations sur d'autres choses, on peut encore douter qu'il existe en effet une race d'hommes toute composée de géants, surtout lorsqu'on leur supposera dix pieds de hauteur ; car le volume du corps d'un tel homme serait huit fois plus considérable que celui d'un homme ordinaire; il semble que la hauteur ordinaire des hommes étant de cinq pieds, les limites ne s'étendent guère qu'à un pied au-dessus et au-dessous; un homme de six pieds est en effet un très- grand homme, et un homme de quatre pieds est très -petit; les géants et les nains qui sont audessus et au-dessous de ces termes de grandeur doivent être regardés comme des variétés individuelles et accidentelles, et non pas comme des différences permanentes qui produiraient des races constantes.

Au reste , si ces géants des terres Magellaniques existent, ils sont en fort petit nombre, car les habitants des terres du détroit et des îles voisines sont des sauvages d'une taille médiocre; ils sont de couleur olivâtre, ils ont la poitrine large , le corps assez carré, les membres gros, les cheveux noirs et plats*; en un mot, ils ressemblent par la taille à tous les autres hommes , et par la couleur et les cheveux aux autres Américains.

Il n'y a donc, pour ainsi dire, dans tout le nouveau continent, qu'une seule et même race d'hommes, qui tous sont plus ou moins basanés; et à l'exception du nord de l'Amérique , où il se trouve des hommes semblables aux Lapons, et aussi quelques hommes à cheveux' blonds, semblables aux Européens du Nord , tout le reste de cette

1 . Voyez le Voyage du Cap Narbrugh , second volume de Coréal, p. 231 et 28i; V Histoire de la conquête des Moluques , par Argensola , 1. 1 , p. 35 et 255 ; le Voyage de M. de Gennes , par Froger, p. 97 ; le Recueil des Voyages qui ont servi à V établissement de la Comp. de HolL, 1. 1, p. 651 ; les Voyages du capitaine Wood, cinquième volumo de Dampier, p. 179, etc.

vaste partie du monde ne contient que des hommes parmi lesquels il n'y a presque aucune diversité, au lieu que dans Fancien continent nous avons trouvé une prodigieuse variété dans les différents peuples. 11 me parait que la raison de cette uniformité dans les hommes de l'Amérique vient de ce qu'ils vivent tous de la même façon; tous les Américains naturels étaient ou sont encore sauvages ou presque sauvages; les Mexicains et les Péruviens étaient si nouvellement policés qu'ils ne doivent pas faire une exception. Quelle que soit donc l'origine de ce^ nations sauvages, elle parait leur être commune à toutes; tous les Américains sortent d'une même souche, et ils ont conservé jusqu'à présent les caractères de leur race sans grande variation, parce qu'ils sont tous demeurés sauvages, qu'ils ont tous vécu à peu près de la même façon, que leur climat n'est pas à beaucoup près aussi inégal pour le froid et pour le chaud que celui de l'ancien continent, et qu'étant nouvellement établis dans leur pays, les causes qui produisent des variétés n'ont pu agir assez longtemps pour opérer des effets bien sensibles.

Chacune des raisons que je viens d'avancer mérite d'être considérée en particulier. Les Américains sont des peuples nouveaux : il me semble qu'on n'en peut pas douter lorsqu'on fait attention à leur petit nombre, à leur ignorance et au peu de progrès que les plus civilisés d'entre eux avaient faits dans les arts; car quoique les premières relations de la découverte et des conquêtes de l'Amérique nous pailent du Mexique, du Pérou, de Saint- Domingue, etc., comme de pays très-peuplés, et qu'elles nous disent que les Espagnols ont eu à combattre partout des armées très -nombreuses, il est aisé de voir que ces faits sont fort exagérés, premièrement, par le peu de

monuments qui restent de la prétendue grandeur de ces peuples; secondement, par la nature même de leur pays qui, quoique peuplé d'Européens plus industrieux sans doute que ne Tétaient les naturels, est cependant encore sauvage, inculte, couvert de bois, et n'est d'ailleurs qu'un groupe de montagnes inaccessibles, inhabitables, qui ne laissent par conséquent que de petits espaces propres à être cultivés et habités; troisièmement, par la tradition même de ces peuples sur le temps qu'ils se sont réunis en société: les Péruviens ne comptaient que douze rois, dont le premier avait commencé à les civiliser * ; ainsi il n'y avait pas trois cents ans qu'ils avaient cessé d'être, comme les autres, entièrement sauvages; quatrièmement, par le petit nombre d'hommes qui ont été employés à faire la conquête de ces vastes contrées : quelque avantage que la poudre à canon pût leur donner, ils n'auraient jamais subjugué ces peuples, s'ils eussent été nombreux; une preuve de ce que j'avance, c'est qu'on n'a jamais pu conquérir le pays des Nègres ni les assujettir, quoique les effets de la poudre fussent aussi nouveaux et aussi terribles pour eux que pour les Américains ; la facilité avec laquelle on s'est emparé de l'Amérique me paraît prouver qu'elle était trèspeu peuplée , et par conséquent nouvellement habitée.

Dans le nouveau continent la température des différents climats est bien plus égale que dans l'ancien continent; c'est encore par l'effet de plusieurs causes: il fait beaucoup moins chaud sous la zone torride, en Amérique, que sous la zone torride, en Afrique ; les pays compris sous cette zone , en Amérique , sont le Mexique , la Nouvelle- Espagne , le Pérou , la terre des Amazones , le Brésil et la

1. Voyez V Histoire des [nctis, par Garcilasso, etc. Paris, 1744.

Guyane. La chaleur n'est jamais fort grande au Mexique , à la Nouvelle -Espagne et au Pérou, parce que ces contrées sont des terres extrêmement élevées au-dessus du niveau ordinaire de la surface du globe; le thermomètre, dans les grandes chaleurs , ne monte pas si haut au Pérou qu'en France; la neige qui couvre le sommet des montagnes refroidit Tair, et cette cause, qui n'est qu'un effet delà première, influe beaucoup sur la température de ce climat. Aussi les habitants , au lieu d'être noirs ou trèsbmns, sont seulement basanés; dans la terre des Amazones, il y a une prodigieuse quantité d'eaux répandues, de fleuves et de forêts; l'air y est donc extrêmement hunoiide, et par conséquent beaucoup plus frais qu'il ne le serait dans un pays plus sec ; d'ailleurs on doit observer que le vent d'est, qui souffle constamment entre les tropiques, n'arrive au Brésil, à la terre des Amazones et à la Guyane, qu'après avoir traversé une vaste mer sur laquelle il prend de la fraîcheur qu'il porte ensuite sur toutes les terres orientales de l'Amérique équinoxîale; c'est par cette raison , aussi bien que par la quantité des eaux et des forêts et par l'abondance et la continuité des pluies, que ces parties de l'Amérique sont beaucoup plus tempérées qu'elles ne le seraient en effet, sans ces circonstances particulières. Mais lorsque le vent d'est a traversé les terres basses de l'Amérique, et qu'il arrive au Pérou, il a acquis un degré de chaleur plus considérable : aussi ferait-il plus chaud au Pérou qu'au Brésil ou à la Guyane , si l'élévation de cette contrée et les neiges qui s'y trouvent ne refroidissaient pas l'air et n'ôtaient pas au vent d'est toute la chaleur qu'il peut avoir acquise en traversant les terres; il lui en reste cependant assez pour influer sur la couleur des habitants , car ceux qui pai* leur situation y sont le plus

exposés sont les plus jaunes, et ceux qui habitent les vallées entre les montagnes, et qui sont à Tabri de ce vent, sont beaucoup plus blancs que les autres. D'ailleurs ce veqt, qui vient frapper contre les hautes montagnes des Cordillères, doit se réfléchir à d'assez grandes distances dans les terres voisines de ces montagnes , et y porter la fraîcheur qu'il a prise sur les neiges qui couvrent leurs sommets: ces neiges elles-mêmes doivent produire des vents froids dans les temps de leur fonte. Toutes ces causes concourant donc à rendre le climat de la zone torride en Amérique beaucoup moins chaud, il n'est point étonnant qu'on n'y trouve pas des hommes noirs, ni même bruns, comme on en trouve sous la zone torride en Afrique et en Asie , où les circonstances sont fort différentes , comme nous le dirons tout à l'heure : soit que l'on suppose donc que les habitants de l'Amérique soient très -anciennement naturalisés dans leur pays, ou qu'ils y soient venus plus nouvelleinent , on ne devait pas y trouver des hommes noirs, puisque leur zone torride est un climat tempéré.

La dernière raison que j'ai donnée de ce qu'il se trouve peu de variété dans les hommes en Amérique , c'est l'uniformité dans leur manière de vivre ; tous étaient sauvages ou très -nouvellement civili3és, tous vivaient ou avaient vécu de la même façon : en supposant qu'ils eussent tous une origine commune ^ les races s'étaient dispersées sans s'être croisées ; chaque famille faisait une nation toujours semblable à elle-même, et presque semblable aux autres, parce que le climat et la nourriture étaient aussi à peu près semblables; ils n'avaient aucun moyen de dégénérer ni de se perfectionner, ils ne pouvaient donc que demeurer toujours les mêmes, et partout à peu près les mêmes.

Quant à leur première origine, je ne doute pas, indé-

pendamment même des raisons théologiques, qu'elle ne soit la même que la nôtre ; la ressemblance des sauvages de FAmérique septentrionale, avec les Tartares orientaux doit faire soupçonner qu'ils sortent anciennement de ces peuples; les nouvelles découvertes que les Russes ont faites, au delà du Kamtschatka, de plusieurs terres et de plusieurs îles qui s'étendent jusqu'à la partie de l'ouest du continent de l'Amérique, ne laisseraient aucun doute sur la possibilité de la communication, si ces découvertes étaient bien constatées et que ces terres fussent à peu près contiguës; mais en supposant même qu'il y ait des intervalles de mer assez considérables, n'est-il pas très-possible que des hommes aient traversé ces intervalles, et qu'ils soient allés d'eux-mêmes chercher ces nouvelles terres, ou qu'ils y aient été jetés par la tempête? Il y a peut-être un plus grand intervalle de mer entre les lies Mariannes et le Japon qu'entre aucune des terres qui sont au delà du Kamtschatka et celle de l'Amérique, et cependant les îles Mariannes se sont trouvées peuplées d'hommes qui ne peuvent venir que du continent oriental. Je serais donc porté à croire que les premiers hommes qui sont venus en Amérique ont abordé aux terres qui sont au nord-ouest de la Californie; que le froid excessif de ce climat les obligea à gagner les parties plus méridionales de leur nouvelle demeure , qu'ils se fixèrent d'abord au Mexique et au Pérou, d'où ils se sont ensuite répandus dans toutes les parties de l'Amérique septentrionale et méridionale ; car le Mexique et le Pérou peuvent être regardés comme les terres les plus anciennes de ce continent, et les plus anciennement peuplées, puisqu'elles sont les plus élevées et les seules où Ton ait trouvé des hommes réunis en société. On peut aussi présumer avec une très- grande vraisemblance que les habitants du

nord de 1* Amérique au détroit de Davis , et des pardes septentrionales de la terre de Labrador, sont venus du Groenland, qui n'est séparé de T Amérique que par la largeur de ce détroit, qui n'est pas fort considérable; car, comme nous l'avons dit, ces sauvages du détroit de Davis et ceux de Groenland se ressemblent parfaitement ; et quant à la manière dont le Groenland aura été peuplé , on peut croire , avec tout autant de vraisemblance , que les Lapons y auront passé depuis le cap Nord, qui n'en est éloigné que d'environ cent cinquante lieues; et d'ailleurs comme l'île d'Islande est presque contiguë au Groenland, que cette île n'est pas éloignée des Orcades septentrionales, qu'elle a été très- anciennement habitée et même fréquentée des peuples de l'Europe , que les Danois avaient même fait des établissements et formé des colonies dans le Groenland , il ne serait pas étonnant qu'on trouvât dans ce pays des hommes blancs et à cheveux blonds , qui tireraient leur origine de ces Danois ; et il y a quelque apparence que les hommes blancs qu'on trouve aussi au détroit de Davis viennent de ces blancs d'Europe qui se sont établis dans les terres du Groenland , d'où ils auront aisément passé en Amérique , en traversant le petit intervalle de mer qui forme le détroit de Davis.

Autant il y a d'uniformité dans la couleur et dans la forme des habitants naturels de l'Amérique, autant on trouve de variété dans les peuples de l'Afrique : cette partie du monde est très-anciennement et très -abondamment peuplée; le climat y est brûlant, et cependant d'une température très-inégale suivant les différentes contrées: et les mœurs des différents peuples sont aussi toutes différentes, comme on a pu le remarqpier par les descriptions que nous en avons données. Toutes ces causes ont

donc concouru pour produire en Afrique une variété dans les hommes plus grande que partout ailleurs ; car en examinant d'abord la diiïérence de la température des contrées africaines, nous trouverons que la chaleur n'étant pas excessive en Barbarie et dans toute l'étendue des terres voisines de la mer Méditerranée, les hommes y sont blancs et seulement un peu basanés ; toute cette terre de la Barbarie est rafraîchie, d'un côté par l'air delà Méditerranée, et de l'autre par les neiges du mont Atlas; elle est d'ailleurs située dans la zone tempérée en deçà du tropique : aussi tous les peuples qui sont depuis l'Egypte jusqu'aux lies Canaries sont seulement un peu plus ou un peu moins basanés. Au delà du tropique , et de l'autre côté du mont Atlas, la chaleur devient beaucoup plus grande, et les hommes sont très-bruns, mais ils ne sont pas encore noirs; ensuite, au 17* ou 18* degré de latitude nord, on trouve le Sénégal et la Nubie, dont les habitants sont tout à fait noirs, aussi la chaleur y est -elle excessive; on sait qu'au Sénégal elle est si grande que la liqueur du thermomètre monte jusqu'à 38 degrés, tandis qu'en France elle ne monte que très-rarement à 30 degrés, et qu'au Pérou, quoique situé sous la zone torride, elle est presque toujours au même degré, et ne s'élève presque jamais au-dessus de 25 degrés. Nous n'avons pas d'observations faites avec le thermomètre en Nubie , mais tous les voyageurs s'accordent à dire que la chaleur y est excessive : les déserts sablonneux qui sont entre la haute Egypte et la Nubie échauffent l'air au point que le vent du nord des Nubiens doit être un vent brûlant ; d'autre côté , le vent d'est qui règne le plus ordinairement entre les tropiques n arrive en Nubie qu'après avoir parcouru les terres de TArabie, sur lesquelles il prend une chaleur que le petit

intervalle de la mer Rouge ne peut guère tempérer ; on ne doit donc pas être surpris d*y trouver les hommes tout à fait noirs; cependant ils doivent l'être encore plus au Sénégal, car le vent d'est ne peut y arriver qu'après avoir parcouru toutes les terres de l'Afrique dans leur plus grande largeur, ce qui doit le rendre d'une chaleur insou- . tenable. Si l'on prend donc en général toute la partie de l'Afrique qui est comprise entre les tropiques où le vent d'est souffle plus constamment qu'aucun autre , on concevra aisément que toutes les côtes occidentales de cette partie du monde doivent éprouver et éprouvent en effet une chaleur bien plus grande que les côtes orientales, parce que le vent d'est arrive sur les côtes orientales avec la fraîcheur qu'il a prise en parcourant une vaste mer , au lieu qu'il prend une ardeur brûlante en traversant les terres de l'Afrique avant que d'arriver aux côtes occidentales de cette partie du monde : aussi les côtes du Sénégal, de Sierra- Léona, de la Guinée, en un mot, toutes les terres occidentales de l'Afrique qui sont situées sous la zone torride sont les climats les plus chauds de la terre, et il ne fait pas à beaucoup près aussi chaud sur les côtes orientales de l'Afrique, comme à Mozambique, à Mombase, etc. Je ne doute donc pas que ce ne soit par cette raison qu'on trouve les vrais Nègres , c'est-à-dire les plus noirs de tous les noirs , dans les terres occidentales de l'Afrique, et qu'au contraire on trouve les Cafres, c'est-àdire des noirs moins noirs, dans les terres orientales : la différence marquée qm est entre ces deux espèces de noirs vient de celle de la chaleur de leur climat , qui n'est que très-grande dans la partie de l'orient, mais excessive dans celle de T occident en Afrique. Au delà du tropique du côté du sud la chaleur est considérablement diminuée, d'abord

par la hauteur de la latitude , et aussi parce que la pointe de l'Afrique se rétrécit, et que cette pointe de terre étant environnée de la mer de tous côtés , Tair doit y être beaucoup plus tempéré qu'il ne le serait dans le milieu d'un continent : aussi les hommes de cette contrée commencent à blanchir, et sont même naturellement plus blancs que noirs, comme nous l'avons dit ci -dessus. Rien ne me paraît prouver plus clairement que le climat est la principale cause de la variété dans l'espèce humaine que cette couleur des Hottentots , dont la noirceur ne peut avoir été aOaiblie que par la température du climat ; et si l'on joint à cette preuve toutes celles qu'on doit tirer des convenances que je viens d'exposer, il me semble qu'on n'en pourra plus douter.

Si nous examinons tous les autres peuples qui sont sous la zone torride au delà de l'Afrique, nous nous confirmerons encore plus dans cette opinion : les habitants des Maldives, de Ceylan, de la pointe de la presqu'île de rinde, de Sumatra, de Malaca, de Bornéo, de Célëbes, des Philippines, etc., sont tous extrêmement bruns, sans être absolument noirs, parce que toutes ces terres sont des îles ou des presqu'îles; la mer tempère dans ces climats l'ardeur de l'air, qui d'ailleurs ne peut jamais être aussi grande que dans l'intérieur ou sur les côtes occidentales de l'Afrique , parce que le vent d'est ou d'ouest qui règne alternativement dans cette partie du globe n'arrive sur ces terres de l'archipel Indien qu'après avoir passé sur des mers d'une très-vaste étendue. Toutes ces îles ne sont donc peuplées que d'hommes bruns, parce que la chaleur n'y est pas excessive; mais dans la Nouvelle- Guinée, ou terre des Papous, on retrouve des hommes noirs et qui paraissent être de vrais Nègres par les des-

criptîons des voyageurs , parce que ces terres forment un continent du côté de Test, et que le vent qui traverse ces terres est beaucoup plus ardent que celui qui règne dans Tocéan Indien. Dans la Nouvelle-Hollande, où l'ardeur du climat n'est pas si grande parce que cette terre commence à s'éloigner de Téquateur, on retrouve des peuples moins noirs et assez semblables aux Hottentots ; ces Nègres et ces Hottentots, que l'on trouve sous la même latitude, à une si grande distance des autres Nègres et des autres Hottentots , ne prouvent- ils pas que leur couleur ne dépend que de l'ardeur du climat? car on ne peut pas soupçonner qu'il y ait jamais eu de communication de l'Afrique à ce continent austraf, et cependant on y retrouve les mêmes espèces d'hommes, parce qu'on y trouve les circonstances qui peuvent occasionner les mêmes degrés de chaleur. l)n exemple pris des animaux pourra confirmer encore tout ce que je viens de dire : on a observé qu'en Dauphiné tous les cochons sont noirs, et qu'au contraire de l'autre côté du Rhône, en Vivarais, où il fait plus froid qu'en Dauphiné, tous les cochons sont blancs; il n'y a pas d'apparence que les habitants de ces deux provinces se soient accordés pour n'élever les uns que des cochons noirs, et les autres des cochons blancs , et il me semble que cette différence ne peut venir que de celle de la température du climat, combinée peut-être avec celle de la nourriture de ces animaux.

Les Noirs qu'on a trouvés, mais en fort petit nombre, aux Philippines et dans quelques autres îles de l'océan Indien , viennent apparemment de ces Papous ou Nègres de la Nouvelle -Guinée, que les Européens ne connaissent que depuis environ cinquante ans. Dampier découvrit en 1700 la partie la plus orientale de cette terre, à

laquelle il donna le nom de Nouvelle-Bretagne , mais on ignore encore l'étendue de cette contrée; on sait seulement qu'elle n'est«pas fort peuplée dans les parties qu'on a reconnues.

On ne trouve donc des Nègres qiie dans les climats de la terre où toutes les circonstances sont réunies pour produire une chaleur constante et toujours excessive; cette chaleur est si nécessaire , non -seulement à la production, mais même à la conservation des Nègres , qu'on a observé dans nos îles où la chaleur, quoique très-forte, n'est pas comparable à celle du Sénégal , que les enfants nouveaunés des Nègres sont si susceptibles des impressions de Tair, que l'on est obligé de les tenir pendant les neuf premiers jours après leur naissance dans des chambres bien fermées et bien chaudes ; si Ton ne prend pas ces précautions et qu'on les expose à l'air au moment de leur naissance , il leur survient une convulsion à la mâchoire qui les empêche de prendre de la nourriture , et qui les fait mourir. M. Littre, qui fit en 1702 la dissection d'un Nègre , observa que le bout du gland , qui n'était pas couvert du prépuce , était noir comme toute la peau , et que le reste, qui était couvert, était parfaitement blanc* : cette observation prouve que l'action de l'air est nécessaire pour produire la noirceur de la peau des Nègres; leurs enfants naissent blancs, ou plutôt rouges, comme ceux des autres hommes ; mais deux ou trois jours après qu'ils sont nés la couleur change, ils paraissent d'un jaune basané qui se brunit peu à peu , et au septième ou huitième jour ils sont déjà tout noirs. On sait que deux ou trois jours après la naissance tous les enfants ont une

\. Voyez VHistoire de V Académie des Sciences, année 1702, p. 32.

espèce de jaunisse : cette jaunisse dans les blancs n'a qu'un effet passager, et ne laisse à la peau aucune impression ; dans les Nègres , au contraire , e^e donne à la peau une couleur ineffaçable , et qui noircit toujours de plus en plus. M. Kolbe dit avoir remarqué que les enfants des Hottentots, qui naissent blancs comme ceux d'Europe, devenaient olivâtres par l'effet de cette jaunisse qui se répand dans toute la peau trois ou quatre jours après la naissance de l'enfant, et qui dans la suite ne disparait plus. Cependant cette jaunisse et l'impression actuelle de l'air ne me paraissent être que des causes occasionnelles de la noirceur, et non pas la cause première ; car on remarque que les enfants des Nègres ont, dans le moment même de leur naissance, du noir à la racine des ongles et aux parties génitales : l'action de l'air et la jaunisse serviront, si l'on veut, à étendre cette couleur, mais il est certain que le germe de la noirceur est communiqué aux enfants par les pères et mères ; qu'en quelque pays qu'un Nègre vienne au monde il sera noir comme s'il était né dans son propre pays , et que s'il y a quelque différence dès la première génération , elle est si insensible qu'on ne s'en* est pas aperçu. Cependant cela ne suffit pas pour qu'on soit en droit d'assurer qu'après un certain nombre de générations cette couleur ne changerait pas sensiblement; il y a au contraire toutes les raisons du monde pour présumer que, comme elle ne vient originairement que de l'ardeur du climat et de l'action longtemps continuée de la chaleur, elle s'effacerait peu à peu par la température d'un climat froid, et que par conséquent si l'on transportait des Nègres dans une province du Nord, leur descendants à la huitième, dixième ou douzième génération, seraient beaucoup moins noirs que leurs ancêtres, et peut-

être aussi blancs que les peuples originaires du climat froid où ils habiteraient.

Les anatomistes ont cherché dans quelle partie de la peau résidait la couleur noire des Nègres : les uns prétendent que ce n'est ni dans le corps de la peau ni dans 1* épiderme , mais dans la membrane réticulaire qui se trouve entre Tépiderme et la peau * ; que cette membrane lavée et tenue dans l'eau tiède pendant fort longtemps ne change pas de couleur et reste toujours noire, au lieu que la peau et la surpeau paraissent être à peu près aussi blanches que celles des autres hommes. Le docteur Towns, et quelques autres, ont prétendu que le sang des Nègres était beaucoup plus noir que celui des blancs; je n'ai pas été à portée de vérifier ce fait, que je serais assez porté à croire, car j'ai remarqué que les hommes, parmi nous, qui ont le teint basané, jaunâtre et brun, ont le sang plus noir que les autres , et ces auteurs prétendent que la couleur des Nègres vient de celle de leur sang *. M. Barrère, qui paraît avoir examiné la chose de plus près qu'aucun autre', dit, aussi bien que M. Winslow *, que l'épiderme des Nègres est noir, et que s'il a paru blanc à ceux qui l'ont examiné, c'est parce qu'il est extrêmement mince et transparent, mais qu'il est réellement aussi noir que de la corne noire qu'on aurait réduite à une aussi petite épaisseur : ils assurent aussi que la peau des xNègres est d'un rouge brun approchant du noir; cette

i. Voyez V Histoire de V Académie des Sciences, année 1702, p. 32.

2. Voyez TÉcrit du docteur Towns, adressé à la Société royale de Londres.

3. Voyez la Dissertation sur la cotUeur des Nègres, par M. Barrère. Paris, 1741.

4. Voyez Exposition anatomique du corps humain, par M. Winslow, p. 489.

couleur de répîderme et de la peau des Nègres est produite, selon M. Barrère, par la bile, qui dans les Nègres n'est pas jaune, mais toujours noire comme de l'encre , comme il croit s'en être assuré sur plusieurs cadavres de Nègres qu'il a eu occasion de disséquer à Cayenne : la bile teint en effet la peau des hommes blancs en jaune lorsqu'elle se répand, et il y a apparence que, si elle était noire, elle la teindrait en noir; mais dès que l'épanchement de bile cesse , la peau reprend sa blancheur naturelle : il faudrait donc supposer que la bile est toujours répandue dans les Nègres, ou bien que, comme le dit M. Barrère , elle fût si abondante qu'elle se séparât naturellement dans l'épiderme en assez grande quantité pour lui donner cette couleur noire. Au reste, il est probable que la bile et le sang sont plus bruns dans les Nègres que dans les blancs, comme la peau est aussi plus noire; mais l'un de ces faits ne peut pas servir à expliquer la cause de l'autre, car si l'on prétend que c'est le sang ou la bile qui, par leur noirceur, donnent cette couleur à la peau, alors au lieu de demander pourquoi les Nègres ont la peau noire, on demandera pourquoi ils ont la bile ou le sang noir; ce n'est donc qu'éloigner la question, au lieu de la résoudre. Pour moi , j'avoue qu'il m'a toujours paru que la même cause qui nous brunit lorsque nous nous exposons au grand air et aux ardeurs du soleil , cette cause qui fait que les Espagnols sont plus bruns que les Français, et les Maures plus que les Espagnols, fait aussi que les Nègres le sont plus que les Maures : d'ailleurs nous ne voulons pas chercher ici comment cette cause agit, mais seulement nous assurer qu'elle agit , et que ces effets sont d'autant plus grands et plus sensibles qu'elle agit plus fortement et plus longtemps.

La chaleur du climat est la principale cause de la couleur noire : lorsque cette chaleur est excessive comme au Sénégal et en Guinée, les hommes sont tout à fait noirs; lorsqu'elle est un peu moins forte, comme sur les côtes orientales de l'Afrique, les hommes sont moins noirs; lorsqu elle commence à devenir un peu moins tempérée , comme en Barbarie, au Mogol, en Arabie, etc., les hommes ne sont que bruns; et enfin lorsqu'elle est tout à fait tempérée, comme en Europe et en Asie, les hommes sont blancs; on y remarque seulement quelques variétés qui ne viennent que de la manière de vivre ; par exemple , tous les Tartares sont basanés, tandis que les peuples d'Europe qui sont sous la même latitude sont blancs. On doit, ce me semble, attribuer cette différence à ce que les Tartares sont toujours exposés à l'air, qu'ils n'ont ni villes ni demeures fixes, qu'ils couchent sur la terre, qu'ils vivent d'une manière dure et sauvage : cela seul suffit pour qu'ils soient moins blancs que les peuples de l'Europe auxquels il ne manque rien de tout ce qui peut rendre la vie douce. Pourquoi les Chinois sont-ils plus blancs que les Tartares, auxquels ils ressemblent d'ailleurs par tous les traits du visage? c'est parce qu'ils habitent dans des villes, parce qu'ils sont policés, parce qu'ils ont tous les moyens de se garantir des injures de l'air et de la terre , et que les Tartares y sont perpétuellement exposés.

Mais lorsque le froid devient extrême , il produit quelques effets semblables à ceux de la chaleur excessive ; les Samoïèdes, les Lapons, les Groënlandais , sont fort basanés. On assure même, comme nous l'avons dit, qu'il se trouve parmi les Groënlandais des hommes aussi noirs que ceux de l'Afrique ; les deux extrêmes, comme l'on voit, se rapprochent encore ici : un froid très-vif et une chaleur

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brûlante produisent le même effet sur la peau, parce que Tune et l'autre de ces deux causes agissent par une qualité qui leur est commune. Cette qualité est la sécheresse qui, dans un air très -froid, peut être aussi grande que dans un air chaud; le froid, comme le chaud, doit dessécher la peau, l'altérer et lui donner cette couleur basanée que l'on trouve chez les Lapons. Le froid resserre , rapetisse et réduit à un moindre volume toutes les productions de la nature; aussi les Lapons, qui sont perpétuellement exposés à la rigueur du grand froid, sont les plus petits de tous les hommes. Rien ne prouve mieux l'influence du climat que cette race laponne qui se trouve placée tout le long du cercle polaire dans une très-longue zone, dont la largeur est bornée par l'étendue du climat excessivement froid, et finit dès qu'on arrive dans un pays un peu plus tempéré.

Le climat le plus tempéré est depuis le 40* degré jusqu'au 50"; c'est aussi sous cette zone que se trouvent les hommes les plus beaux et les mieux faits; c'est sous ce climat qu'on doit prendre l'idée de la vraie couleur naturelle de l'homme; c'est là où l'on doit prendre le modèle ou l'unité à laquelle il faut rapporter toutes les autres nuances de couleur et de beauté ; les deux extrêmes sont également éloignés du vrai et du beau : les pays policés situés sous cette zone sont la Géorgie , la Circassie , l'Ukraine, la Turquie d'Europe, la Hongrie, l' Allemagne méridionale , l'Italie , la Suisse , la France et la partie septentrionale de l'Espagne; tous ces peuples sont aussi les plus beaux et les mieux faits de toute la terre.

On peut donc regarder le climat comme la cause première et presque unique de la couleur des hommes ; mais la nourriture , qui fait à la couleur beaucoup moins que le

climat, fait beaucoup à la forme. Des nourritures grossières, malsaines ou mal préparées peuvent faire dégénérer l'espèce humaine : tous les peuples qui vivent misérablement sont laids et mal faits; chez nous-mêmes les gens de la campagne sont plus laids que ceux des villes; et j'ai souvent remarqué que dans les villages où la pauvreté est moins grande que dans les autres villages voisins, les hommes y sont aussi mieux faits et les visages moins laids. L*air et la terre influent beaucoup sur la forme des hommes, des animaux, des plantes : qu'on examine dans le même canton les hommes qui habitent les terres élevées, comme les coteaux ou le dessus des collines , et qu'on les compare avec ceux qui occupent le milieu des vallées voisines, on trouvera que les premiers sont agiles, dispos, bien faits, spirituels, et que les femmes y sont communément jolies, au lieu que dans le plat pays où la terre est grosse , l'air épais , et l'eau moins pure, les paysans sont grossiers, pesants, mal faits, stupides, et les paysannes presque toutes laides. Qu'on amène des chevaux d'Espagne ou de Barbarie en France , il ne sera pas possible de perpétuer leur race; ils commencent à dégénérer dès la première génération , et à la troisième ou quatrième ces chevaux de race barbe ou espagnole, sans aucun mélange avec d'autres races , ne laisseront pas de devenir des chevaux français : en sorte que, pour perpétuer les beaux chevaux, on est obligé de croiser les races, en faisant venir de nouveaux étalons d'Espagne ou de Barbarie. Le climat et la nourriture influent sur la forme des animaux d'une manière si marquée, qu'on ne peut pas douter de leurs eflets; et quoiqu'ils soient moins prompts, moins apparents et moins sensibles sur les hommes , nous devons conclure par analogie que ces eflets ont lieu dans

Tespèce humaine, et qu'ils se manifestent par les variétés qu'on y trouve.

Tout concourt donc à prouver que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes entre elles ; qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes, qui, s' étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre , a subi différents changements par l'influence du climat , par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, parles maladies épidémîques , et aussi par le mélange varié à l'infini des individus plus ou moins ressemblants; que d'abord ces altérations n'étaient pas si marquées, et ne produisaient que des variétés individuelles; qu'elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce, parce qu'elles sont devenues plus générales , plus sensibles et plus consolantes par l'action continuée de ces mêmes causes; qu'elles se sont perpétuées et qu'elles se perpétuent de génération en génération , comme les difformités ou les maladies des pères et mères passent à leurs enfants ; et qu'enfin , comme elles n'ont été produites originairement que par le concours de causes extérieures et accidentelles, qu'elles n'ont été confirmées et rendues constantes que par le temps et l'action continuée de ces mêmes causes, il est très-probable qu'elles disparaîtraient aussi peu à peu, et avec le temps, ou même qu'elles deviendraient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, si ces mêmes causes ne subsistaient plus, ou si elles venaient à varier dans d'autres circonstances et par d'autres combinaisons.

FIN DE l'histoire NATURELLE HE l/llOUMK

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