‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 12 sur 33 · XX · texte numérisé non relu

XX

' Filii vcstri.., sandi sunt. (ICOR., vu, 14.)

3 ilTiM., 1, 3.

13i ORAISON FOÈBRE

et dans tous les siècles, se voit après sept cents ans d'une royauté étalDlie (sans compter ce que la grandeur d'une si haute origine fait trouver ou imaginer aux curieux observateurs des antiquités ), seule, dis-je, se voit, après tant de siècles encore , dans sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royaume le plus illustre qui fut jamais sous le soleil', et devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu , d'une pureté inaltérable dans la foi ; et devant les hommes , d'une si grande dignité qu'il a pu perdre TEmpire sans perdre sa gloire ni son rang?

La reine a eu part à cette grandeur non-seulement par la riche et fière maison de Bourgogne, mais encore par Isabelle de France ^ , sa mère , digne fdle de Henri le Grand, et, de l'aveu de l'Espagne, la meilleure reine, comme la plus regrettée , qu'elle eût jamais vue sur le trône. Triste rapport de cette princesse avec la reine sa lille : elle avait à peine quarante-deux ans quand l'Espagne la pleura; et, pour notre malheur, la vie de Marie- Thérèse n'a guère eu un plus long cours. Mais la sage, la courageuse et la pieuse Isabelle devait une partie de sa gloire aux malheurs de l'Espagne , dont on sait qu'elle trouva le remède par un zèle et par des conseils qui ranimèrent les grands et les peuples, et, si on le peut dire , le roi même. Ne nous plaignons pas, chrétiens, de ce que la reine sa fille, dans un état plus tranquille, donne aussi un sujet moins vif à nos discours; et contentonsnous de penser que dans des occasions aussi malheureuses, dont Dieu nous a préservés , nous y eussions pu trouver les mêmes ressources.

' On sait que l'empereur Maximilien répétait souvent qu'après le royaume du ciel, c'était celui de France qui excitait le plus son ambition. (C.)

' Plus connue sous le nom d'Elisabeth , fille de Henri IV et femme de Philippe IV. Elle mourut en 1644.

Avec quelle application et quelle tendresse Philippe ÎV, son père, ne l'avait-il pas élevée? On la regardait en Espagne non pas comme une infante, mais comme un infant; car c'est ainsi qu'on y appelle la princesse qu'on reconnaît comme héritière de tant de royaumes. Dans cette vue, on approcha d'elle tout ce que l'Espagne avait de plus vertueux et de plus habile. Elle se vii, pour ainsi parler , dès son enfance tout environnée de vertus; et on voyait paraître en cette jeune princesse plus de belles qualités qu'elle n'attendait de couronnes. Philippe l'élève ainsi pour ses États; Dieu, qui nous aime, la destine à Louis.

Cessez , princes et potentats , de troubler * par vos prétentions le projet de ce mariage. Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler % cède lui-même. L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques, et qui donnent des espérances aux insensés : mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang ; il y a des mesures prises dans le ciel, qu'il ne peut rompre; et l'infante, non-seulement par son auguste naissance , mais encore par sa vertu et par sa réputation , est seule digne de Louis.

C'était c( la femme prudente qui est donnée propre-

* La maison d'Autriche avait surtout intérêt à traverser celte union. On voulait que l'infante, qui pouvait être héritière de tant d'États en épousant le jeune Léopold , portât ses droits dans la maison d'Autriche, et non dans une maison ennemie. Mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils , et sa femme étant encore enceinte , le danger de donner l'infante au roi de France parut moins grand , et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire. (C.)

* Bossuet ne pouvait mieux rappeler la nièce du cardinal Mazarin , à laquelle Louis XIV faisait une cour assidue. (V.)

« ment par le Seigneur, » comme dit le Sage^ Pourquoi « donnée proprement par le Seigneur, » puisque c'est le Seigneur qui donne tout? et quel est ce merveilleux avantage, qui mérite d'être attribué d'une façon si particulière à la divine bonté? Il ne faut , pour l'entendre, que considérer ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d'une femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable sagesse , et pour calmer des passions violentes qu'une résistance emportée ne ferait qu'aigrir.

Ile pacifique, où se doivent terminer les différends de deux grands empires à qui tu sers de limites; île éternellement mémorable parles conférences de deux grands ministres^; où l'on vit développer toutes les adresses et tous les secrets d'une politique si différente; où l'un se donnait du poids par la lenteur, et l'autre prenait l'ascendant par sa pénétration : auguste journée, où deux fières nations longtemps ennemies, et alors réconciliées par Marie-Tuérèse, s'avancent sur leurs confins, leurs rois à leur tête, non plus pour se combattre, mais pour s'embrasser ; où ces deux rois, avec leur cour, d'une grandeur, d'une politesse , et d'une magnificence aussi bien que d'une conduite si différente, furent l'un à l'autre et à tout l'univers un si grand spectacle : fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs ruines? Alors l'Espagne perdit ce que nous

' A Domino proprie nxor priidens. (Prov-, xix, 14.) ^ Ce fut dans file des Faisans, située au milieu de la rivière de la Bidassoa , qui sépare la France de TEspagne, qu'eurent lieu entre le cardinal Mazarin et don Louis Haro les conférences qui amenèrent le traité des Pyrénées (1659), et, par suite, le mariage du roi de France avec l'infante d'Espagne.

gagnions : maintenant nous perdons tout les uns et le? autres; et Marie-Thérèse périt pour toute la terre. L'Espagne pleurait seule : maintenant que la France et l'Espagne mêlent leurs larmes , et en versent des torrents , qui pourrait les arrêter? Mais, si l'Espagne pleurait son infante qu'elle voyait monter sur le trône le plus glorieux de l'univers , quels seront nos gémissements à la vue de ce tombeau , où tous ensemble nous ne voyons plus que l'inévitable néant des grandeurs humaines? Taisonsnous; ce n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux. Je pose les fondements des instructions que je veux graver dans vos cœurs : aussi bien la vanité des choses humaines, tant de fois étalée dans cette chaire, ne se montre que trop d'elle-même, sans le secours de ma voix, dans ce sceptre sitôt tombé d'une si royale main , et dans une si haute majesté si promptement dissipée.

Mais ce qui en faisait le plus grand éclat n a pas encore paru. Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. Sous lui la France a appris à se connaître. Elle se trouve des forces que les siècles précédents ne savaient pas. L'ordre et la discipline militaire s'augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout, c'est que leur roi est partout leur capitaine; et, après qu'il a choisi l'endroit principal qu'il doit animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l'impression de sa vertu ^

Jamais on n'a fait la guerre avec une force plus inévitable, puisque, en méprisant les saisons, il a ôté jusqu'à la, défense à ses ennemis. Les soldats, ménagés et exposés

' Tout cet éloge de Louis XIV est rempli de beautés très- élevées, il est fort étendu, et il devait l'être, parce que sa gloire est celle de la reine (V.)

quand il faut, marchent avec confiance sous ses éten dards : nul fleuve ne les arrête , nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège; et tout est ouvert à sa puissance.

Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche , tout se croit également menacé : un voyage tranquille * devient tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant qu'on pense à le munir : Louis y vient par de longs détours ; et la reine, qui l'accompagne au cœur de l'hiver, joint au plaisir de le suivre celui de servir secrètement à ses desseins.

Par les soins d'un si grand roi, la France entière n'est plus, pour ainsi parler, qu'une seule forteresse qui montre de tous côtés un front redoutable. Couverte de toutes parts, elle est capable de tenir la paix avec sûreté dans son sein , mais aussi de porter la guerre partout où il faut, et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis le savent bien dire; et nos alliés ont ressenti, dans le plus grand éloignement, combien la main de Louis était secourable^.

' Bossuet fait sans doute allusion ici aux premières conquêtes du roi en Flandre, où il envoya trois armées en 1667, pour appuyer ses prétentions sur le duché de Brabant. Il se mit à la tête de la plus nombreuse, commandée par Turenne. Il mena à cette expédition , à laquelle on donna le nom de prise de possession , la reine son épouse , avec une cour brillante. Entre cette époque et celle indiquée par la phrase suivante il s'écoula onze ans. C'est en 1678 que Louis XIV partit de Versailles et se rendit en Flandre, où il investit Gand, qu'il emporta en cinq jours. L'orateur dit qu'il y vint par de longs détours , parce que auparavant il se rendit en Lorraine, et menaça Luxembourg, pour attirer l'ennemi de ce côté , et distraire son. attention. (G.)

' A la sollicitation de l'empereur Léopold, une expédition fut dirigée contre les Turcs. Montecuculli fait, dans ses Mémoires, le plus grand éloge de la valeur française, à laquelle on dut le succès de la journée décisive du Saint-Gothard , qui amena une trêve de vingt ans entre la Turquie et l'Autriche.

DE MARIE-THÉRÈSE d'aUTRICHE. 139

Avant luij la France ^ presque sans vaisseaux, tenait en vain aux deux mers : maintenant on les voit couvertes, depuis le levant jusqu'au couchant, de nos flottes victorieuses ; et la hardiesse française porte' partout la terreur avec le nom de Louis. Tu céderas , ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté*. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire ^ Tes maisons ne sont plus qu'un amas de pierres. Dans ta brutale fureur^, tu te tournes contre toi-même , et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. xMais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : « Qui est sem- « blable àTyr? et toutefois elle s'est tue dans le milieu « de la mer '\ » Et la navigation va être assurée par les armes de Louis.

L'éloquence s'est épuisée à louer la sagesse de ses lois et l'ordre de ses finances. Que n'a-t-on pas dit de sa fermeté, à laquelle nous voyons céder jusqu'à la fureur des duels ? La sévère justice de Louis , jointe à ses incli-

' Cette apostrophe à Alger est une heureuse imitation de la prophétie d'Isaie sur T^t. (V.)

' C'est Duquesne qui fut chargé du bombardement d'Alger. Cette ville remit entre ses mairxS les esclaves chrétiens qu'elle possédait encore , et qui étaient échappés à la férocité des barbares.

' En effet les Algériens , dans la rage que leur inspirait la destruction répandue autour d'eux , lancèrent aux ennemis , à l'aide de leurs mortiers , les membres épars do leurs prisonniers et du consul lui-même. (C.)

* Quœ cstutTijrus, quœobmntuit inmedio maris? (EzEcn., xxvii, 32.)

nations bienfaisantes , fait aimer à la France Tautorité sous laquelle heureusement réunie elle est tranquille et victorieuse. Qui veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce prince n'a qu'à prêter l'oreille quand il lui plaît d'en expliquer les motifs. Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des cours étrangères, qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que redoutable par ses armes. La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans ses pensées. Pendant qu'il parle avec tant de force, une douceur surprenante lui ouvre les cœurs , et donne ; je ne sais comment, un nouvel éclat à la majesté qu'elle tempère.

N'oublions pas ce qui faisait la joie de la reine. Louis est le rempart de la religion ; c'est à la religion qu^il fait servir ses armes redoutées par mer et par terre. Mais songeons qu'il ne l'établit partout au dehors que parce qu'il la fait régner au dedans et au milieu de son cœur. C'est là qu'il abat des ennemis plus terribles que ceux que tant de puissances jalouses de sa grandeur, et l'Europe entière , pourraient armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes; et Louis combat ceux-là plus que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes parts les temples de l'hérésie^ : ce qu'il renverse au dedans est un sacrifice bien plus agréable; et l'ouvrage du chrétien, c'est de détruire les passions, qui feraient de nos cœurs un temple d'idoles ^. Que servirait à Louis d'avoir étendu sa gloire partout où s'étend le genre humain? Ce ne lui est rien détre l'homme que les autres

' Allusion à la révocation deTédit de Nantes.

* La victoire que Louis XIV remporta sur sa passion, en congédiant la nièce de Mazarin, commença à faire connaître qu'il avait une grande âme.

DE MARIE-TnÉRÈSE d' AUTRICHE. 141

hommes admirent : il veut être, avec David, « l'homme (( selon le cœur de Dieu ^ . » C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeure d'accord qu'il n'y a rien de plus grand que ce qu'il fait, si ce n'est qu'on veuille compter pour plus grand encore tout ce qu'il n'a pas voulu faire, et les bornes qu'il a données à sa puissance. Adorez donc, ô grand roi! celui qui vous fait régner, qui vous fait vaincre, et qui vous donne dans la victoire, malgré la fierté qu'elle inspire, des sentiments si modérés. Puisse la chrétienté ouvrir les yeux , et reconnaître le vengeur que Dieu lui envoie ! Pendant, ô malheur ! ô honte ! ô juste punition de nos péchés ! pendant, dis-je, qu'elle est ravagée par les infidèles, qui pénètrent jusqu'à ses entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie-, et de la fameuse journée du Raab ' , où Louis renouvela dans le cœur des infidèles l'ancienne opinion qu'ils ont des armes françaises fatales à leur tyrannie , et, par des exploits inouïs, devint le rempart de l'Autriche, dont il avait été la terreur?

Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et regardez ce héros, dont nous pouvons dire, comme saint Paulin disait du grand Théodose ^ , que nous voyons en Louis, « non c( un roi, mais un serviteur de Jésus-Christ, et un prince

' IReg., xiii, 14.

^ Le roi donna inutilement aux autres princes l'exemple de secourir Candie, assiégée par les Turcs. Ses galères et ses vaisseaux y portèrent sept mille hommes, commandés par le duc de Beaufort; secours devenu trop faible dans un si grand danger, parce que la générosité française ne fut imitée par personne.

^ Il y eut un grand combat au Saint-Gothard, au bord du Raab, entre les Turcs et l'armée de l'Empereur. Les Français y firent des prodiges de valeur.

^ In Thcodosionon iviperntorc*ïi^ scd Christi servum; nec regno , scd fidé, principem prœdlramus. — Le texte porte : In Theodosio non tam imperatorem qtiam Chhsti servum; nec regno, sed fide, principem prœdicarem. (Ad Sev., Ep. xxvui, n. 6.)

(( qui s'élève au-dessus des hommes plus encore par sa (( foi que par sa couronne. ))

C'était y messieurs , d'un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d'une façon particulière, puisque,, non contente d'y avoir part comme compagne de son trône j elle ne cessait d'y contribuer par la persévérance de ses vœux.

Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les reines, vous la faisiez, monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l'ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce prince ^ qui fait vos délices et les nôtres; et elle a trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste princesse qui, par son rare mérite autant que par les droits d'un nœud sacré, ne fait avec vous qu'un môme cœur. Si nous l'avons admirée dès le moment qu'elle parut, le roi a confirmé notre jugement; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une cour dont un si grand roi fait le soutien, elle est la consolation de toute la France.

Ainsi notre reine % heureuse par sa naissance, qui lui rendait la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire, par sa sainte éducation, par son mariage, par la gloire et par l'amour d'un si grand roi, par le mérite et par les respects de ses enfants, et par la vénération de tous les peuples , ne voyait rien sur la terre

' Bossuet parle ici de Louis de France, qu'on appelait Monseigneur et le grand Dauphin , et qui avait épousé la fille de l'électeur de Bavière. De six enfants que Louis XIV eut de Marie-Thérèse, le Dauphin seul survécut à sa mère.

^ Bossuet , par cette phrase , qui est un résumé de tout ce qui a précédé , se rattache à son sujet , dont il semblait s'être écarté , et montre que les éloges qu'il vient de faire ne sont pas des hors-d'œuvre, mais des développements nécessaires à l'histoire de Marie-Thérèse. (C.)

DE MARIE-THÉRÈSE d'aUTRICHE. 143

qui ne fût au-dessous d'elle. Élevez maintenant^ ô Seigneur ! et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d'une âme que vous avez toujours habitée^ qui n'a jamais « affligé votre Esprit saint ^, » qui jamais n'a perdu « le goût du don céleste - ; w afin que nous commencions ^ malheureux pécheurs,, à verser sur nousmêmes un torrent de larmes , et que , ravis des chastes attraits de l'innocence, jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte.

A la vérité , chrétiens, quand on voit dans l'Évangile ^ la brebis perdue préférée par le bon pasteur à tout le reste du troupeau ; quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé, et ce transport d'un père attendri qui met en joie toute sa famille, on est tenté de croire que la pénitence est préférée à l'innocence même , et que le prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui ne. s'est jamais échappé delà maison paternelle. Il est l'ainé toutefois; et deux mots, que lui dit son père , lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages : « Monfds, lui dit-il*, vous êtes toujours avec « moi; et tout ce qui est à moi est à vous. » Cette parole, messieurs, ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans les mœurs. Expliquons-la toutefois, puisque notre illustre sujet nous y conduit, et qu'elle a une parfaite conformité avec notre texte. Une excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre, et concilie toutes choses. Dieu témoigne plus d'amour au juste toujours fidèle ; il

^ ISolite contristare Spiritum sandum Dei. (Ephes., iv, 30.)

2 Giistavenint donum cœleste. (Heb., vi, 4.)

^ Luc, XV, 4 et 20.

^ Filiftii semper mecumes; et omnia mea tua sunt. (Ibid., 31.)

ikh ORAISON FUNÈBRE

en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié, mais en deux manières différentes. L'un paraîtra plus favorisé, si l'on a égard à ce qu'il est; et l'autre, si l'on remarque d'où il est sorti. Dieu conserve au juste un plus grand don; il retire le pécheur d'un plus grand mal. Le juste semblera plus avantagé, si l'on pèse son mérite; et le pécheur plus chéri, si l'on considère son indignité. Le père du prodigue l'explique lui-même : « Mon (( fds, vous êtes toujours avec moi; et tout ce qui est à « moi est à vous. » C'est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus grand don : « Il fallait se réjouir, parce « que votre frère était mort; et il est ressuscité *. )> C'est ainsi qu'il parle de celui qu'il retire d'un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver, qui, après un temps pluvieux, vient réjouir tout d'un coup la face du monde; mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d'une saison plus bénigne: et, s'il nous est permis d'expliquer les sentiments du Sauveur par ces sentiments humains, il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête ; mais il réserve une plus douce familiarité aux justes, qui sont ses anciens et perpétuels amis, puisque , s'il dit, parlant du prodigue : c( Qu'on lui rende sa première robe \ » il ne lui dit pas toutefois : « Vous êtes toujours avec moi ; » ou, comme saint Jean le répète dans l'Apocalypse : « Ils sont tou- « jours avec l'Agneau, et paraissent sans tache devant ft son trône : » Sine macula sunt anle ihronum Del. Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de ten-

* Gaiidere oporlebat , quia fraler tuus hic mortuus evat; et revixit. (Luc, XV, 32.)

* Dixit paterud servos suos : Cito proferle stolam primam, et induite ilhnn. (I.uc, xv, 22.)

talions et parmi les illusions des grandeurs du monde, vous l'apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l'Apocalypse ' : Celui qui « sera victorieux, je le ferai comme une colonne dans « le temple de mon Dieu : » Faciam illum columnam in templo /)ef77ie/. Il en sera l'ornement, il en sera le soutien par son exemple; il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine. « Il ne sortira jamais du « temple : » Foras non egreiielur ampUus ^ Immobile comme une colonne, il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur, etn'en sera jamais séparépar aucun crime. « Je le ferai, » dit Jésus-Christ; et c'est l'ouvrage de ma grâce. Mais comment affermira-t-il cette colonne? Écoutez, voici le mystère :« Et j'écrirai dessus, )> poursuit le Sauveur. J'élèverai la colonne, mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé! qu'écrirez-vous, ô Seigneur? Trois noms seulement, afin que l'inscription soit aussi courte que magnifique ; « J'y écrirai, dit-iP, le nom de mon Dieu, et le nom de (( la cité de mon Dieu , la nouvelle Jérusalem , et mon « nouveau nom. » Ces noms, comme la suite le fera paraître, signifient une foi vive dans l'intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l'Église , et la fréquentation des saints sacrements : trois moyens de conserver l'innocence, et l'abrégé de la vie de notre sainte princesse. C'est ce que vous verrez écrit sur la colonne , et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d'a]:!ord : «. J'y écrirai , dit-il, le nom de mon Dieu, » en lui inspirant une foi vive. C'est, messieurs, par une telle foi que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est

' Apoc, III, 12. — ^ Ibid.

2 Scriham super eum nomen Dei mei, et novien civitatis Dei meî, novœ Jérusalem,... et nomen meum novum. (Apoc, m, 12.)

Page 1